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How you can helpJaime Ocampo-Rangel and a crew of 4 are planning a two-year World Tour for Memory of Colors. This voyage on a sailing boat aims to get more attention for the heritage and the future of the world’s remaining colorful indigenous peoples. Here are ways in which you can support the Memory of Colors project (PayPal, volunteer work, full sponsorship).

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Le Trajet

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Journée en Honneur Aux Bigoudènes – 2 juillet 2011

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Papouasie-Nouvelle-Guinée – 2008

Changement de programme

Fin juillet, comme j’étais en train de préparer mon voyage pour rencontrer les aborigènes au nord de l’Australie, j’apprends qu’un important rassemblement de diverses tribus va avoir lieu en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Dans cette jungle épaisse de 462 840 km², où l’on n’a pas encore ouvert de routes, les individus se partagent plus de huit cents langues. Cette île, divisée en deux parties, est si insolite que l’on ne serait pas étonné de se retrouver nez à nez avec un dinosaure.

Un rassemblement de diverses tribus

Tout de suite, je me renseigne: comment participer à cette réunion qui aura lieu dans deux semaines? L’organisation de ce voyage, en si peu de temps, semble irréalisable. Il ne me reste que ma foi pour faire, de cette idée utopique, une réalité. De plus, se greffe un problème financier. Je n’ai pas encore de sponsors et il me revient de prendre en charge toutes les dépenses. J’appelle des organisateurs de voyage, qui me répliquent que ce genre d’expédition se prépare neuf mois en avance. Cette réponse ne me satisfait pas.

Comment surmonter toutes ces difficultés? Comment payer les billets si onéreux? Comment obtenir les visas en un temps record, trouver un guide, convaincre mon caméraman de changer tous ses plans, demander à ma femme, reporter, qui se trouve au Brésil de rentrer immédiatement, trouver les fonds de couleurs, rassembler et transporter le lourd matériel high-tech. Sans oublier mon travail commercial en cours et mon banquier…

Je suis conscient que je vais avoir à résoudre beaucoup de problèmes, mais, au fond de moi, je sais que je vais réussir.

Paperasserie et de l’équipement

Le 11 août 2008, ma femme arrive du Brésil. Le lendemain, Olivier, mon caméra man, se rend à l’ambassade de Papouasie-Nouvelle-Guinée en Belgique avec les passeports pour obtenir les visas. Je m’occupe des billets d’avion avec un agent de voyage, découragé devant mes demandes!

N’arrivant plus à me concentrer sur mon travail à Paris, je sollicite l’aide d’amis graphistes; j’arrive à convaincre mon banquier de financer l’achat, par prudence, d’un deuxième appareil photo. Nous préparons les bagages, prenant le maximum de poids en cabine pour éviter les suppléments. Finalement, Valeo prend en charge, à mon grand soulagement, un tiers des frais du voyage. Ce qui ne calme pas le stress de mon banquier.

Je rencontre un contact de l’UNESCO à Port-Moresby et nous nous parlons tard dans la nuit pour organiser les différentes autorisations et recommandations, que je n’utiliserai d’ailleurs pas, car nous allions entrer dans un pays avec beaucoup de matériel comme simple touristes.

Femme Mendima

Départ et épreuves

Nous partons le jeudi 14 août 2008. Nous devons être sur place le 16, dans les montagnes de Papouasie, à cinq cents kilomètres de Port Moresby, la capitale, la manifestation ayant lieu du samedi au dimanche après-midi. Si nous n’avons pas d’ennuis nous y serons à 13 heures le samedi, après deux jours de vol, et aurons le temps de faire nos photos.

A l’aéroport de Paris, le premier obstacle se présente : nous n’avons droit qu’à un seul bagage par personne. Mais nos sourires sont plus puissants que le règlement et on nous laisse passer sans payer de suppléments pour les bagages. Nous trichons, un peu, en dissimulant dans notre dos nos lourdes caméras, pour ne pas attirer l’attention du personnel de bord qui n’autorise que huit kilos. Le plus difficile fut, à l’arrivée, pour ma femme, car on ne trouve pas de chariots à bagages dans ces endroits qui crachent « les serpents volants », comme les appellent les Mursi d’Éthiopie.

Contents d’avoir franchi cet obstacle, nous plaisantons pendant le vol, sans nous douter qu’un autre allait se présenter dès l’arrivée et nous organisons le travail de chacun pour un maximum d’efficacité ; microphones, caméras, lumières, les assistants que nous allons retrouver sur place ont déjà leur programme pour un travail dont ils ne connaissent pas les details.

Une fois à Londres, nous sommes abasourdis par l’interdiction qui nous est faite de continuer notre voyage. Contrairement à ce que m’a dit l’organisateur, ma femme a besoin d’un visa, car nous transitons par l’Australie, Nous n’avions pas eu le temps de nous munir de ce « sésame » qui ouvre ou ferme les frontières. J’explique à l’agent de la compagnie que nous ne resterons qu’une heure en transit. Il me répond que nous ne pouvons pas poursuivre sans un visa. Et devant le regard désespéré de ma femme, il donne l’ordre de faire descendre nos malles des soutes de l’avion. Je n’accepte pas ce dénouement, et je demande d’avoir la confirmation de l’ambassade d’Australie (il est trois heures du matin) de ce qu’il avance, je lui confie mon portable. Je mémorise le numéro. La réponse de l’ambassade est négative. Je rappelle, et sans perdre patience, j’explique à la femme attachée à l’ambassade, avec toute la diplomatie dont je suis capable, le but de ma mission. Il y a un silence au bout du fil. Puis j’entends : « Un moment, s’il vous plait. ».

« Comment avez-vous eu ce numéro de téléphone ? » me demande –t-elle.
«C ‘est mon ange qui me l’a donné. »
Après trois minutes d’attente interminable, elle me demande de lui repasser l’agent de la compagnie.
Nous avons son accord, en promettant que ma femme, à l’avenir, ne se retrouvera jamais plus dans cette situation. Je demande à l’hôtesse d’accueil de bien vouloir donner l’ordre de remettre les bagages dans les soutes. Olivier est le seul à n’être pas habitué à cette sorte de miracle.

Homme de tribu Huli

Une fois à bord, j’apprends par l’hôtesse que deux de nos bagages ne sont pas dans l’avion. Nous avons nos caméras et trois malles sur six. Je m’en contente.

En embarquant sur le vol Sydney-Port Moresby, le pilote nous annonce qu’un ennui technique nous empêche de décoller: un des moteurs de cet avion hors d’usage est en panne. Si, comme il l’affirme, deux heures sont suffisantes pour réparer, nous pouvons encore arriver dans les temps pour attraper le dernier vol Port Moresby –Mont Hagen, en nous disant que nous avons eu la chance que la panne ait eu lieu avant le décollage et non en vol…

Huit heures après, nous sommes toujours assis dans l’aéroport, découragés, fatigués et sans espoir. Il nous reste une seule possibilité : le premier vol du matin. La compagnie, reconnaissant ses torts, nous offre l’hébergement dans le meilleur hôtel de la capitale. La seule chambre libre est la suite présidentielle, plus vaste que mon appartement parisien.

Tôt le matin nous embarquons, une fois de plus en retard, comme c’est l’habitude en Papouasie. Je suis abattu: après toutes ces péripéties, si nous arrivions une fois la manifestation terminée ? D’autant plus que ces quatre heures de retard nous les devons à un groupe de touristes japonais, qui entrent dans la cabine, réjouis, avec des masques contre les microbes et des chapeaux avec moustiquaires intégrées.

Les hommes Skeleton décorent eux-mêmes pour ressembler à des squelettes

Papaua-Nouvelle-Guinée

Il ne nous reste que deux heures pour photographier et il nous manque une malle. Je perds une heure de plus en essayant de la récupérer.

Enfin, nous voilà au centre du rassemblement où les groupes entonnent des chants d’adieu. Je donne quelques explications à mes assistants inexpérimentés. Devant nos yeux, les tribus défilent comme dans un mirage. Des visages étonnants, entourés de plumes aux couleurs de l’arc-en-ciel, empruntées à des oiseaux sophistiqués multicolores, passent au ralenti, devant mes divers fonds; ils m’offrent leurs meilleurs angles, comme s’ils avaient compris mes problèmes techniques. Je me suis arrêté de respirer pendant une heure. Je n’ai plus de salive. De temps en temps je regarde Lia qui filme la scène avec une autre perspective. Olivier essaie de contrôler la stabilité de la caméra vidéo, au milieu de l’agitation de ces individus qui, eux aussi, ont dû surmonter bien des obstacles à travers la jungle pour participer à cet événement où ils affichent leur culture en voie de disparition, mais dont seront témoins, mes images.

Photographier la tribu Skeleton

Résultats

Mes prédécesseurs, s’ils ont eu la chance de rencontrer, il y a si peu d’années, ces peuples intacts, indemnes de notre influence, n’avaient pas le matériel ultrasophistiqué qui me permet de traduire à la perfection les regards, les couleurs, les grains de la peau.

Après 72 heures de vol, six avions, des tonnes de sourires aux douaniers et aux divers officiers de l’ordre, je rentre en ayant réalisé, en une heure, mon rêve : j’ai parmi mes images, la couverture de mon futur livre.

Une fois de plus, j’ai la preuve que la foi déplace les montagnes.

Des assistants tenant un fond rouge.

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Les Hindous et Sadhou de l’Inde – 2007

À l’aéroport de New Delhi, nous sommes frappés par un panneau « Incredible India ». Arrivés à Allahabad, à six cent kilomètres de la capitale, on comprend la réalité de ces deux mots.

Bain rituel dans le Gange. Photographie d'une vidéo.

Grands festivités à Allahabad

Tous les douze ans, suivant un cycle jupitérien, a lieu le Khumba Mela. Comme il y a quatre lieux sacrés, Nasik, Ujjain, Allahabad et Hardwar, il se produit en fait tous les trois ans alternativement dans ces quatre villes. Le plus grand rassemblement spirituel du monde.

À Allahabad, dix millions de fidèles, la population d’une mégapole en déplacement. Les pèlerins accourent des régions les plus éloignées du pays pour participer à cette purification, au bord du fleuve sacré, le Gange. Une pagaille indescriptible et inimaginable. Il faut le voir pour le croire. Les différentes minorités débarquent de tous les coins de l’Inde avec leurs particularismes physiques, religieux, dialectaux, de couleurs dans ce lieu de spiritualité.

Les …………oranges, les …jaunes, les………rouges et verts. Toutes les couleurs existantes sont là devant moi. Diversités culturelles aux traditions millénaires réunies dans un seul espace.

Je vois clairement la « roue » chromatique. J’avais raison.

Portraits hindoue. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

Chaque peuple a besoin de s’approcher d’une couleur représentant sa vision de la terre, pour la respecter et l’aimer, cherchant, peut-être sans le savoir, une couleur de l’arc-en-ciel. La diversité est multicolore. Nous pouvons nous rendre compte des effets de la mondialisation: peu à peu, le noir devient le coloris unique des vêtements des habitants de la planète et  le jean, l’uniforme. Ceux qui veulent s’affranchir de ces normes sont remarqués et critiqués.

La poussière que soulève cette horde humaine me laisse stupéfait; elle menace mon matériel, elle entre dans mes yeux, recouvre ma peau. Les fidèles se réunissent pour prier et adorer divers dieux.  Apparaissent à mon regard des temples dorés éphémères, des étals de poudres, d’onguents, de statuettes, sous des pancartes indiquant les différents points de ralliement des pèlerins.

A la recherche des Sadhou

Mon objectif est de photographier, ceux parmi les fidèles, que je considère comme les plus originaux: les Sadhou qui vivent nus. Leur façon de concevoir la vie me fascine. Ne se préoccupant que du spirituel, si détachés du matériel qu’ils ne s’inquiètent même pas de leur nourriture du lendemain. Réflexions philosophiques sur le détachement des biens matériels qui se répandent de plus en plus en Occident.

Sadhou habillé en orange

Je dois leur faire comprendre que, pour moi, la photographie est une forme d’écriture avec de la lumière.

« Photographie » est composé de deux mots grecs: phôtos- (φως, φωτός) lumière et graphos, -graphia, de graphein (γράφειν) « écrire ». Comme la « Madeleine » de Proust, la photographie nous replonge dans le temps, c’est une sorte de « temps retrouvé ». Nostalgie du passé. Cette faculté de voyager dans le temps effraie en général les populations que je rencontre, difficulté supplémentaire pour la réalisation de mon projet.

J’espère que les Sadhou vont m’autoriser à faire ces clichés; j’ai transporté de Paris un fond gris clair et les cendres de la cheminée d’un de mes amis, cette matière avec laquelle ils couvrent leur peau. Hélas je n’arrive pas à les trouver. Je me contente des échantillons de couleurs que m’offrent les ….., les ….. .

Les eaux du Gange

Lia, ma femme, de par sa subtilité féminine, est un atout majeur dans nos relations avec ces populations empreintes de spiritualité. En revanche, je n’ai pu la convaincre d’accepter le thé, fait avec les eaux du Gange, offert par mes hôtes, qui viennent de poser pour moi. Quant à moi, je le déguste par amour; malgré cela, je suis le seul à avoir échappé pendant ce voyage à l’inévitable gastro.…

Mes compagnons me regarderont, ahuris, quand je mange une banane flottant sur le fleuve que je viens d’aller chercher en me mouillant jusqu’aux genoux.

J’essaie de m’immerger dans leur mode de vie; je respire la myrrhe, je me laisse bercer par ces chants transcendantaux et je bénis leurs dieux qui m’ont attiré ici. Pendant un instant je me sens « Indien ».

À Varanasi

Je ne suis pas loin d’entrer en transe, mais la réalité me ramène sur terre: où sont les Sadhou? J’apprends qu’ils sont partis dans un autre endroit mystique avant de retourner dans les contrées où ils vivent en ermites. Je décide de les suivre.

Cinq cents kilomètres plus loin, nous nous retrouvons dans une impensable concentration d’individus; circulation démente : bicyclettes, piétons, vaches se partageant la chaussée dans une cacophonie de klaxons, de pétarades, de cris. Un désordre indescriptible ! Les castes se côtoyant avec parfois agressivité. Nous sommes voici à Bénarès, une des villes sacrées de l’Inde où les dévots hindous aspirent à être incinérés car ils croient que la sainteté de la ville les libérera de « samsara », le cycle répétitif de la vie et de la mort. Bûchers perpétuels chargés de rendre les cendres de mille cadavres au Gange. Temples aux couleurs vives que le brouillard rend pastel. Tombées du jour où le noir du ciel rougeoie du feu des multiples bûchers cependant que retentissent les chants religieux. Profusion des offrandes aux dieux, tandis que les palais désertés sont livrés aux singes, comme dans un film de Fellini.

Le Kashi Vsiwanth Temple

Je pénètre dans le temple, le plus insolite, le plus extravagant que je connaisse, le célèbre Kashi Vishwanath Temple, où il est interdit de filmer (ma profession est très mal vue dans ce lieu). Des espaces sont répartis pour la prière aux dieux, certains étant censés apporter le bien, d’autres de retirer le mal. Contre quelques roupies les fidèles me couvrent de fleurs, et me peignent avec de la cendre de couleur le front, les mains. Je sors du temple comme maquillé, des guirlandes autour du cou, les bras chargés d’amulettes supposées me protéger. Ce qui révélera efficace avec le temps.

Les Sadhou

A quatre heures du matin, nous sommes réveillés par des chants assourdissants et partons visiter cette ville surprenante. C’est alors, que, dans une cabane au bord de la rivière, j’aperçois les Sadhou.  Je m’approche d’eux et demande à leur parler à l’aide de mon langage gestuel international. Je leur explique pourquoi j’aimerais qu’ils fassent partie de l’œuvre que je suis en train de réaliser.

Ils acceptent sans hésiter et nous prenons rendez-vous pour le lendemain. En m’éloignant, j’ai la chance de croiser d’autres Sadhou, qui, eux aussi, acquiescent à ma proposition, et j’organise sur le champ un planning de prise de vue de chacun suivant les « horaires » locaux.

Sadhou

De bonne heure le lendemain, ma femme et ma fille comme assistante, et moi, transportons une grosse partie du matériel. L’interprète me développe les principes de philosophie de ces dieux vivants pendant qu’ils posent avec dignité, sans honte de leur nudité, en partie dissimulée par leur longue barbe.

Jaime avec les Sadhou. Photographie d'une vidéo.

La foule qui se masse de plus en plus autour de nous avec un vacarme assourdissant commence à énerver les Sadhou. Nous concertant en silence, nous disparaissons en nous frayant un chemin dans la multitude, tandis que l’un des Sadhou ne me lâche pas de son regard dans lequel je discerne une lueur de complicité.

Cachemire

Nous décidons, brusquement, de partir au Cachemire en voiture. Nous sommes obligés de prendre un chauffeur. Pourquoi ? Il n’y a pas de panneaux de signalisation, les sens interdits ne sont pas non plus indiqués, la circulation est totalement anarchique ; la plus suicidaire au monde. Sur les bords de la route, des carcasses de voiture, tandis que la chaussée est empruntée par tout ce qui marche, roule, personnes, animaux, rochers, camions dont les chargements défient la loi de l’équilibre.

Le voyage est très long, et, une fois sur les lieux, j’ai du mal à photographier les femmes qui, pudiques, se cachent derrière leurs maris. En photographiant un homme, je lui explique que j’aimerais prendre un cliché de la belle tenue, si colorée, de sa femme. Ils viennent de se marier. Et je parviens à prendre les jeunes époux au bras l’un de l’autre, puis la femme seule.

Je fixe le Cachemire dans une seule photo.

Les autres habitants, habillés à la mode européenne, perdent de leur intérêt à mes yeux.

Me contentant des photos ce que j’ai réussi à prendre, je décide de faire le voyage à l’envers : Cachemire, Allahabad, New Delhi, jusqu’à mon petit appartement à Montmartre où m’attend la vie imposée par notre civilisation et où je peux analyser les résultats de mon travail.

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Les Kayan Lahwi de Thaïlande – 2006

Nous arrivons à Bangkok, ville internationale. Sans commentaires. Nous décidons de louer une voiture, l’équipement routier de la Thaïlande nous le permet. Le but du voyage: une ethnie incroyable celle des Kayan, que l’on appelle péjorativement les « femmes-girafes »

Les Kayan Lahwi

Après une route sinueuse jusqu’à la frontière de Birmanie, j’aperçois ces femmes que leurs longs cous condamnent à se mouvoir avec délicatesse. La beauté unique de ces femmes est faite de mille détails esthétiques. La blancheur de leurs vêtements contraste avec les anneaux argent des colliers. Les adolescentes désirent être comme leurs mères et se préparent, dès leur plus jeune âge, à cet allongement de leurs cous. Je les vois étudier dans leur petite école d’une parfaite propreté.

Kayan Lahwi ornament de cou

Le gouvernement birman a fait subir à ces tribus un effroyable génocide, et celles-ci, dans l’espoir de faire perdurer leur culture, ont préféré l’exil à la frontière thaïlandaise. Elles y vivent dans des endroits clos, sans papiers, espérant un jour récupérer leurs terres et leur fierté. Là, subsistent les dernières survivantes des « femmes aux longs oreilles », et l’unique survivante des femmes « aux gros genoux ».

Je pars à la recherche d’un village loin des touristes, à qui, sans honte, elles offrent leurs chaleureux sourires dans l’espoir que l’un d’entre eux servira, une fois de retour chez lui, leur cause.

Bonne chance

Nous nous mettons tous à installer, dans un endroit éloigné, un « studio », composé d’électronique, sous un soleil de plomb. Je dispose un drap blanc pour éviter les ombres impitoyables, et je braque mes lumières sur mes modèles qui n’ont rien à envier, en beauté, aux plus grands mannequins des magazines. Femmes magnifiques, élégantes.

L’une d’elles, malheureusement la plus vieille, me demande en mariage, me promettant de faire de moi l’homme le plus heureux de son village. Mais je choisis de rester avec ma belle épouse…

Je vois une fillette avec sa mère et je leur demande de poser ; j’apprends en même temps que la grand-mère est présente et j’ai le bonheur de graver l’image de trois générations bien décidées à ne pas laisser mourir leurs traditions. La photo la plus « fashion » de mon œuvre.

Les Lahu noires

Femme Lahu

La situation géographique de la Thaïlande et sa luxuriante jungle dans le nord ont sauvé ces tribus fuyant leur pays. Nous rencontrons dans les montagnes des communautés venant de Chine, de Birmanie comme les Lahu, et des Miao hostiles ne conservant de leur costumes traditionnels que la partie inférieure, la partie supérieure étant vouée comme partout dans le monde, à la publicité des marques américaines.

Les Lahu. Photographie d'une vidéo.

La Birmanie

Ne voulant pas m’arrêter là, je décide d’aller en Birmanie, à la recherche des derniers Padaung. Je sais que c’est interdit mais je prends le risque.  Nous traversons la rivière pour arriver à la frontière et nous nous retrouvons face à face avec l’armée. Devant les menaces nous comprenons rapidement les dangers que nous courons, et nous faisons demi-tour. Parfois il faut accepter la défaite.

Femme Karen Kayo

J’ai recueilli la palette la plus éclatante des couleurs de mon existence. J’ai la preuve que la beauté existe dans une universalité avec ses particularismes.

Enfant Lisu

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La Vallée de l’Omo en Ethiopie – 2007

Mon projet était tellement avancé que je ne pouvais plus faire marche arrière. J’étais vraiment persuadé de la beauté de celui-ci.

Parler à cœur ouvert, sans tabou, librement. Courir à travers la montagne, le long des précipices. Vivre des moments seul avec soi-même. Se laisser porter par le courant de la rivière. Parfois, quand certaines portes se ferment, il ne faut pas chercher à les ouvrir. Décoder les signes que la vie nous envoie pour corriger nos erreurs. Affronter, sans frayeurs, notre destin.

Mais pas seul.  Nous avons besoin d’un guide spirituel. Mon ange gardien se nomme Lauviah, toujours à mes côtés, il dégage ma route des embûches, et m’aide à convaincre mes interlocuteurs. Je suis conscient de la chance d’avoir des réponses à mes questions.

Éthiopie

Le voyage qui me séduisait par sa richesse esthétique était en l’Éthiopie. J’ai convaincu mon banquier de l’importance de ce périple. J’ai commis l’erreur d’emmener avec moi des techniciens allergiques à un monde différent du leur. Ils n’ont pu supporter les odeurs fortes, ni la nourriture de la tribu des Hamar.

Je pénètre dans la région d’une ethnie encore authentique. Comme d’habitude je n’écoute pas les conseillers en prudence qui me chapitrent sur les dangers qu’une telle aventure représente, dans ce milieu en proie à une guerre permanente, en raison des règlements de compte pour des vols de bétail entre Kenyans et Éthiopiens. Il y a aussi les moustiques et les crocodiles, les morts récentes de touristes, et la terrible turista. Tout cela me laisse indifférent et ne me fait pas changer d’avis.

Le 4×4

Hélas, il y a aussi la logistique que demande une telle expédition. On nous alloue un 4×4, dernier modèle, mais des années 80, et avec plusieurs tours au compteur…Je regarde avec scepticisme les « ficelles » qui retiennent les différentes partie du moteur, mais les guides me confirment avec des sourires qu’il n’y a pas de problèmes, et que nous pouvons nous passer facilement de la climatisation.

C’est un trajet de plus de six milliers de kilomètres jusqu’au lac Turkana, à la frontière du Kenya, à travers des montagnes, savanes, lacs, sur des routes impraticables, accompagné des visages souriants des enfants qui suivent la voiture en criant, en dansant, en faisant des cabrioles. « Haila! Haila! » Lancent-ils à notre passage.

Je comprends plus tard ce que cela signifie: bouteille vide. C’est le seul endroit au monde où nous n’avons pas de remords en jetant les bouteilles par la fenêtre: elles leur servent de récipient pour transporter l’eau. Nous leur offrons des cahiers et des crayons: conserver son identité culturelle ne signifie pas ne pas étudier. Grâce au savoir on peut, par exemple, faire valoir ses droits.

Les tribus de la vallée de l’Omo

Après des haltes dans des hôtels moins cinq étoiles, nous voilà dans la vallée de l’Omo.

Dans cette étendue de quelques centaines de kilomètres vivent cinq tribus à l’aspect esthétique étonnant.

L'Omo

Les Bena

Sous un soleil implacable nous arrivons dans un environnement de femmes inhospitalières, et d’hommes vociférant. Nous connaissons l’hostilité de la tribu des Bena en [et?] Tsamay.

Nous nous perdons en vaines explications des bonnes intentions de notre projet. Longues et fatigantes discussions, suivies enfin d’un résultat: les jeunes filles semblent nous comprendre et ouvrent la séance.

Un homme et son enfant, en pleurs, au milieu des lumières, déclenchent les rires, ce qui calme la population. Je capte les expressions charmantes des familles. Les jeunes, les vieux, les animaux, chiens, singes, curieux s’approchent de plus en plus de nous, et attendent des récompenses de ces étrangers. Les femmes agressives montent de plus en plus le ton, la chaleur est insupportable malgré la toile blanche qui tente d’amoindrir les rayons de l’astre solaire.

La lumière du soleil éclipse mes flashes, et je n’arrive pas à contrôler le fond de ma toile. La foule incontrôlable renverse mes trépieds, bouscule mon matériel. Et je prends la décision rapide de partir le plus vite possible, entassant pêle-mêle le matériel dans les voitures. C’est alors que le cameraman, stupidement, offre une barre de chocolat, les gens s’accrochent aux portes, nous empêchent de nous en aller.

Enfin dégagés, je me demande, en pestant, si tout le voyage va se dérouler de cette façon.

Femme bena avec un enfant (2008)

Nous nous dirigeons vers  [Weyto?] où nous avons eu connaissance qu’un marché aurait lieu le lendemain, chaque tribu apportant ses récoltes, son cheptel.

Tôt le matin, je m’installe sur un monticule que j’ai repéré la veille. Mais cette fois je protège mon installation par des roches d’un côté et des cordes de l’autre. Le matin, parmi la multitude d’individus, j’aperçois une tribu habillée de vêtements traditionnels vraiment singuliers. Je parviens à les convaincre d’entrer dans mon espace délimité. Mais une partie refuse. Les corps athlétiques contrastent avec ceux des vieilles femmes, usés par les nombreuses maternités, corps revêtus de peaux, leur propre peau rehaussée des couleurs des pigments décoratifs.  J’essaie de communiquer avec eux, mais le matériel photographique et surtout les flashes semblent les paralyser. J’ai conscience que je ne dois rater aucun cliché.

Contents de notre travail, nous nous endormons au milieu des petits cafards auxquels nous nous sommes habitués, comme faisant partie du décor.

Daasanach enfant avec une jeune chèvre

Les Hamer

Garçons Hamer se faire photographier. Note les clés utilisées comme décoration à gauche.

Nous continuons notre voyage à travers la vallée à la rencontre des Hamer. Tribu calme, plus facile d’accès. Nous acceptons de la nourriture et des boissons étranges qu’ils nous offrent avec fierté. Nous partageons leur hospitalité, nous octroyant des siestes aux heures les plus chaudes. L’hôtel où nous séjournons, cela ne s’invente pas, se nomme « Turista hôtel » ! Les « toilettes » évoquent bien le nom de cet unique hôtel de la région.

Chaque village nous reçoit avec le même enthousiasme, avec ses femmes dont la beauté enrichit chaque jour mon polyptique photographique.

Mursi and the Karo

Karo applying makeup

Femmes Karo pendant la visagie

Il me reste à rencontrer deux autres tribus, les Mursi, guerriers irréductibles qui mesurent deux mètres de haut, et les Karo, impressionnants avec leurs corps recouverts de dessins géométriques.

On se prépare à une approche difficile et on craint même qu’un accident survienne à un touriste car ces indigènes sont armés. Une fois au village, nous sommes confrontés avec des personnages vêtus d’une façon complètement extraterrestre. Ne levant pas les yeux, je ne m’aperçois pas du changement d’atmosphère qui est en train de se produire. Je parle avec le guide, qui parle au traducteur, qui parle au chef, qui parle à son peuple, qui, dans un grand moment de tension, lui répond : Non ! Non ! Non ! Je comprends que la communication n’est pas passée.

Mon guide essaie une fois de plus de les convaincre, montrant mes autorisations du gouvernement éthiopien et mes recommandations de l’UNESCO. Ce qui ne donne aucun résultat.

Je hasarde une dernière tentative en leur parlant calmement, en dessinant au sol, avec un grand sourire ; ils acceptent enfin que nous installions le « studio » près d’un immense baobab. Une fois le « studio » prêt, je choisis une à une les femmes. C’est alors que je saisis ce que je suis en train de réaliser : je photographie des êtres avec des looks qu’aucun auteur de science-fiction, ni le punk le plus dément n’arriverait à imaginer. Leurs lèvres sont agrandies par des plateaux en argile de trente [?] centimètres. Après les avoir convaincus de poser, je parviens, même, à ôter à ces guerriers, leur kalachnikov, qu’il porte en bandoulière.

Femme Mursi avec un Kalashnikov

Je suis en pleine possession de mes moyens, et j’obtiens des lignes, des angles intéressants pour ma recherche.

Mais le ton monte entre les guides, nos gardes et la population : le cameraman marche, malencontreusement sur les pieds d’un guerrier de deux mètres, ce qui n’arrange rien. Il est temps de partir, me dis-je. Calmement, mais promptement, nous rangeons le matériel, pendant que Lia, ma femme, et l’ingénieur du son se réfugient dans la voiture. Je prends néanmoins le temps de faire mes adieux au chef de la tribu et de le remercier car il a permis que sa tribu pose pour le monde. Nous leur donnons ce que nous avons sur nous et dont ils ont envie, dont le collier de ma femme que je viens de lui offrir.

Couple Karo d'un certain âge.

Retour au Mursi

J’avais fait de belles images, mais je ne suis  pas entièrement satisfait. Au bout de cinq cents kilomètres, je fais demi-tour et repars chez les Mursi, malgré le danger. Je sais que le summum de mon travail est là. Après un aller-retour de mille kilomètres, j’ai la chance de rencontrer une tribu beaucoup plus hospitalière, ouverte à mon propos, et de partager avec elle des moments de rire. Ils se sont livrés, expliquant leur culture, et j’ai compris leur folie, leur façon de voir le monde et de se faire respecter pour se protéger. Dans leurs regards, un certain désespoir car ils savent que seul un miracle pourra désormais les sauver.

Enfant Mursi

Je suis retourné à Paris où mes photos déconcertèrent le public : « il faut agir pour conserver cette richesse » fut la réaction générale.

J’étais heureux d’avoir entrepris cette « mission » et j’ai remercié les personnes qui commençaient à deviner ce que j’étais en train de faire.

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Les Secoya de Pérou – 2007

Puerto Asís, Colombie

Après avoir traversé la Cordillère des Andes, à travers ces pics escarpés dans le Sud–Ouest de la Colombie, je parviens au nord-ouest de la jungle amazonienne : Puerto Asís, ancien paradis quetchua. J’arrive trop tard, le dernier cacique (chef indigène) il y a longtemps que je l’ai vu, un vieillard avec autour du cou des bijoux et des plumes. Fier, regardant l’infini, assis au pied d’un arbre. C’est cette image qui m’a inspiré cette aventure et si je suis parti en Colombie, c’est avec l’idée, peut-être chimérique, de le revoir.

Les missionnaires capucins débarquèrent ici il y a un siècle et échangèrent la Bible contre des terres, construisirent une impressionnante église, mirent sous leur contrôle 70 000 individus et finalement exterminèrent les indigènes. Le dernier cacique était mort deux ans auparavant et, avec lui, la civilisation quetchua, anéantie à jamais.

Règne, à mon grand désespoir, devant mes yeux, une population vêtue de l’uniforme international: jean-baskets.

Descendre la rivière Putumayo

Je n’avais aucun renseignement avant mon départ et je savais que j’allais peut-être devant un échec, mais je décidais de partir néanmoins. Malgré les avis contraires, une  possibilité s’offre à moi: descendre la rivière Putumayo, affluent de l’Amazone, un des plus grands cours d’eau traversant la forêt amazonienne, arrosant  et fertilisant des millions de km² de plaines. C’est là que j’espère rencontrer une civilisation dont la culture est appelée, elle aussi, à disparaître : les Guaya au nord du Pérou en pleine jungle.

Les couleurs de la jungle qui me sautent aux yeux sont le jaune et le vert, les coloris des oiseaux, des papillons et le rose des dauphins.

Je suis prévenu des risques que je prends d’investir dans un bateau pour descendre l’affluent pendant 400 km jusqu’au Pérou, mais cela ne me décourage pas.

Nous préparons un équipement pour dix jours, et finalement nous embarquons sur un petit hydroglisseur qui parcourt, comme une flèche, la rivière, m’emportant vers mon but si désiré.

Conscient du danger de la guérilla proche, je ne pars pas seul, je réunis une équipe de quatre personnes expérimentées. Nous naviguons, nous arrêtant de temps en temps, sans crainte, dans des zones de guérilleros qui respectent le commerce de la rivière. Cette partie de la Colombie est connue pour son insécurité et ses enlèvements, et il m’est totalement interdit de pénétrer à l’intérieur de cet « enfer vert ». Nous réussissons à traverser, sans qu’on nous remarque, avec tout le matériel photographique caché dans des sacs de jute et moi habillé en Colombien.

Aidé par le capitaine du bateau avec qui j’ai noué des liens fraternels, je parviens à interroger les guérilleros sur les Indiens. Andres, c’est le nom du pilote, s’entend avec tout le monde, quelles que soit sa nationalité, ses croyances, sa philosophie, dans cette région aux trois frontières naturelles : le Pérou, l’Équateur et la Colombie. Sans trop réfléchir je filme, discrètement avec ma caméra vidéo, les dangereux guérilleros; je prends à ce moment-là un risque inutile et je me promets de ne plus recommencer. Mon objectif est de photographier certaines ethnies en voie d’extinction et non de filmer les mercenaires.

Je suis conscient que ce n’est pas la façon la plus scientifique mais c’est la seule que je connaisse : transmettre la beauté en un cliché.

Nous partageons notre camp avec les moustiques, et nous attendons le lendemain pour nous infiltrer dans un bras du Putumayo, le Río Negro, auquel une multitude d’algues a donné une certaine étrangeté, peuplé de poissons gigantesques, miroir naturel où se reflète la jungle environnante.

Cadeaux pour les enfants

Après quelques heures passées dans une navigation tortueuse, nous arrivons dans le dernier hameau des Indiens Guaya. La population est habillée avec des tee-shirts aux inscriptions, « Jésus t’aime », ou « vive le président C ». Je suis triste de constater que les missionnaires évangélistes se soient servi de Jésus pour annihiler cette magnifique civilisation qui vivait dans une symbiose totale avec la nature.

Villageois Secoya

J’ai distribué, malgré ma tristesse, mes babioles dont j’avais abandonné l’emballage à des milliers de kilomètres de là, aux enfants rieurs, ravis de ce père Noël imprévu.

Un Indien s’approche et me dit : « je vous emmène », dans un mélange d’espagnol et de guaya. Sans attendre, il monte dans le bateau et n’en redescend plus. On trouve toujours des guides dans les endroits les plus retirés du globe, véritables anges gardiens, et qui vous pilotent dans ces contrées sans signalisation.

Nous sautons dans le bateau et suivons sa folie. Il est fasciné par la vitesse de notre embarcation, qui nous décoiffe allègrement. Il ne dit plus un mot. Nous nous enfonçons de plus en plus, avec force virages du capitaine, au cœur de la jungle.

Jeun homme Secoya avec une grande tortue

Indian Secoya en jaune

Indian Secoya en jaune

Tout à coup, je vois la figure d’un Indien d’un certain âge habillé toute en jaune dans une pirogue en bois. Nous nous approchons de lui et lui demandons s’il veut bien nous écouter. Sans répondre il me jette un étrange regard, que je n’arriverai à décrypter qu’après avoir vu l’agrandissement de sa photo. Il était complètement dépourvu de poils, sans sourcils, sans cils. Je lui propose, ce que personne n’a fait avant moi, de poser dans un « studio » improvisé au milieu de la jungle. Je lui donne rendez-vous pour le lendemain, à 9 heures, dans un petit village isolé. Malgré la faim des vrombissants moustiques, nous parvenons  à nous endormir, entre deux claques destinées à occire ces petits Dracula volants, entre deux allées et venues entre l’intérieur et l’extérieur, où nous tentons de trouver un peu de fraîcheur, mais vite chassés par ces adorables bestioles.

Garçon Secoya en rouge

Cette insomnie est compensée par le magnifique spectacle de l’aube qui s’offre à nous sur les rives d’une nature exubérante; la brume matinale, qui se dissipe, peu à peu, découvre l’immensité de la rivière, sous les clameurs de millions d’oiseaux et des singes, pendant que bébés géants, les dauphins roses sautent dans l’eau. C’est le réveil de cette somptueuse, mais fragile, jungle amazonienne.

A neuf heures, je me retrouve dans un hameau où les habitants vivent en harmonie avec la nature. Nous montons notre installation, illuminée par le soleil, et tamisée par mes secrets de photographe. Voici les images de ces êtres avenants qui nous offrent leurs portraits; ils posent avec naturel; ils restent à jamais gravés dans nos cœurs.

la rivière Putumayo
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Les Bigouden de France – 2007

Dans ma quête des diverses cultures dans le monde, j’en avais négligé une, la plus proche, à environ 500 km de Paris, qui maintient une tradition étonnante: une recherche esthétique sous forme d’une coiffe qui tend à toucher le ciel. Onze femmes sont les garantes d’une mode, d’une partie d’un folklore, appelées à disparaître avec elles.

Le défi

Mon ami Jean-François Robinet, ancien journaliste de la Télévision Française 1 (TF1), me réveille un jour en me disant :

« Il faut que tu ailles à Pont-l’Abbé, dans le Finistère.  Pars à la recherche des Bigoudènes ! Trouve-les ! ».

Pays bigouden. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Une région, le pays bigouden, avec sa propre langue, ses propres danses, sa propre musique, et ses coiffes en dentelle, à l’élégante démesure, brodées fil à fil.

Je ne connaissais, alors,  les Bigoudènes que par les reproductions sur des boîtes de gâteaux bretons; je pensais qu’elles avaient disparu depuis longtemps.

Je téléphone à la mairie de Pont-l’Abbé qui me conforte dans mon erreur, en me disant qu’elles sont toutes décédées.

Une dame bigoudène avec une coiffe

Monsieur René

Cet obstacle me fait rebondir et dans mes investigations je suis en contact avec un farouche Breton, René Coupa, qui m’apprend qu’il existe encore onze Bigoudènes. C’est lui, justement, qui a en charge de les protéger, car parfois, on leur manque de respect.

Nous préparons avec ma femme, comme pour tous les autres voyages, le matériel, achetons le fond de toile, et prenons rendez-vous avec leur protecteur, pour rencontrer ces Bretonnes irréductibles.

Le premier jour

Le rendez-vous est fixé au lendemain, au bord de cet océan aussi indomptable que les habitants de ses côtes. (Ce qui est très bien illustré dans « Astérix chez les Bretons. »)

C’est un Breton qui m’a appris à naviguer et j’ai failli le perdre dans une tempête en Atlantique. Moi, en train de contrôler les voiles, en pleine nuit sous l’orage et lui, couché, inanimé, sur le pont. Nous avons partagé des aventures extraordinaires, en compagnie des baleines et des requins. Nul autre pays n’a donné autant d’illustres navigateurs. Parfois, je viens m’isoler dans les îles de Bretagne, à la recherche de l’inspiration, près de ces flots emplis d’histoire, bordés de falaises hautes à donner le vertige,  avec ces vagues qui s’écrasent éternellement contre cette « fin de la terre ».

D’une petite maison de bord de mer, bien ancrée dans le sol en raison des vents violents, une femme sort en souriant, malgré ses réticences de poser pour un photographe colombien (ce qu’elle avouera plus tard). Dans son regard extraordinaire, tout un pan d’histoire. Je mets toute ma diplomatie dans mes propos. Avec gentillesse et douceur, elle nous invite à entrer dans sa maisonnette, simple, mais bien rangée. (J’ai l’impression d’être projeté dans un récit de Merlin l’Enchanteur.) Méfiante, mais à l’écoute de mon projet. Nous improvisons notre « studio » sur la terrasse.

Elle se prépare pour la prise de vue, arrangeant précautionneusement sa coiffe.  Finalement nous rapatrions le matériel à l’intérieur de la maison car le vent nous empêche de travailler dehors.

Première femme bigoudène

A la fin de la séance nous trinquons avec une bouteille de cidre, et je la remercie d’avoir accepté de poser gracieusement. En la quittant, je lui demande d’intercéder pour moi auprès de ses amies, les irréductibles Bigoudènes qui, elles, ont refusé de poser. Finalement, elles nous reçoivent le lendemain devant une assiette de palets bretons. Après une discussion, elles acceptent de poser, ayant pris conscience que leurs coutumes, quoique fugaces à l’échelle du temps, sont importantes comme témoignage culturel.

Femme bigoudène, le cidre et Jaime. Photographie d'une vidéo.

Je me demande quelles traces laisseront mes photos, qui sont mon écriture des civilisations éphémères, dans le futur, alors que nous vivons à une époque où l’on parvient à reproduire des photos virtuelles de la création de l’univers. Le temps se joue de nous.

Plus d’portraits

Le lendemain, nous nous concertons avec René et organisons la logistique pour réussir à faire entrer les hautes coiffes dans la voiture. Je prends un photo. En me regardant elle me dit qu’elle m’a déjà vu, peut-être dans un rêve.

Nous installons le « studio ». Elles nous laissent toute liberté pour bouger le mobilier. Il me faut arriver à faire ressortir les différentes nuances de noir, opération délicate. La lumière de mes flashes les gêne et je dois ne rater aucun cliché. En fait, ma photo préférée, fut la première; elle sera d’ailleurs choisie pour illustrer, dans les journaux, la conférence sur la Bretagne à laquelle je serai invité.

Une autre femme bigoudène

Les Bigoudènes nous racontent, avec tristesse, la honte de leurs petits-enfants quand elles les conduisent à l’école, où, d’ailleurs, la langue bretonne fut interdite pendant une longue période. Elles parlent avec nostalgie du passé et du sauvetage, in extremis, de leur héritage culturel. Nous retrouvons une partie de ce folklore dans les fest-noz, où nous dansons sur des rythmes venus du passé, en tapant du pied, en file indienne (nombre de ces danses avaient pour finalité officielle de tasser la terre avec des sabots de bois pour réaliser le sol d’une maison ou une aire de battage); musique répétitive qui conduit presque à la transe.

Un monde totalement à part. Un pays dans un pays. Une preuve que l’on peut intégrer dans la vie moderne ces particularismes traditionnels régionaux.

J’espère que le peuple breton saura sauvegarder son patrimoine si riche et si original.

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Les Miao, Yao et Dong de la Chine – 2006

En novembre 2006, enfin, nous lançons le troisième calendrier pour Valeo que j’ai réalisé dans une autre région du désert. Pour cette création, nous construisons, dans une immense salle à Paris, un décor de Sahara. Dans une composition multicolore photographique, chaque modèle représente un mois de l’année. Le mois de décembre est le plus fabuleux: une princesse des mille et une nuits, de l’équipe de Mario Lurachi, habillée dans un modèle  haute couture de Dupré Santabarbara, monte un cheval andalou. L’invité d’honneur est mon ami Luc Alphand qui a gagné, cette même année, le rallye Paris-Dakar. La soirée se termine tard, après un buffet gastronomique préparé par des grands chefs; plats qui régalent nos palais d’un mélange de saveurs françaises et exotiques. Je passe une nuit blanche.

En Chine

A six heures de matin, je dois partir pour un voyage éprouvant dans les montagnes Miao, une région reculée de la Chine, puis dans le triangle entre la Thaïlande et la Birmanie.

J’ai pris la décision de réaliser une exposition. Je dois, pour cela, en financer le montage, la publicité et la logistique, suivant la demande du Musée de l’Homme à Paris. Mais je suis attristé: dans le contrat, je dois céder les droits photographiques de toutes les photos exposées. Je n’hésite pas un seul instant à utiliser l’argent de mon travail, que me débloque mon généreux banquier, alors que mon compte n’est pas encore crédité.

Je pars avec ma femme, Lia, vidéaste, à la recherche des couleurs, indigo, noire et blanche. Je ne doute pas un seul instant que tout va bien se passer ; je suis animé d’une force singulière pour arriver à mon but. Un peu anxieux, néanmoins, à l’idée d’acheminer cent cinquante kilos de matériel photographique et vidéo en raison de la réputation des douaniers chinois pas très arrangeants. Déguisés en banals touristes, lunettes de soleil, sourire béat, nous passons la frontière sans difficultés.

Arrivés à Canton, nous prenons un vol intérieur jusqu’à Guilin où nous attendent un guide typiquement chinois et sa « voiture » typiquement chinoise elle aussi. Nous voyageons pendant huit heures à travers des paysages de pics impressionnants, véritable décor de cinéma. Nous traversons des rivières, des forêts, des précipices, en montant de plus en plus haut dans la montagne. La fatigue, hélas, m’empêche de profiter pleinement de tous ces paysages, mes yeux se ferment. Ma tête ballote, et, de temps en temps, cogne contre la fenêtre, ce qui a pour résultat de me réveiller; je constate alors avec effroi la façon kamikaze de conduire de mon chauffeur, surtout dans les tournants.

En face de la rivière Danian se trouve une petite maison en bois que nous choisissons comme base.

Les Miaos

Jeune fille Miao

Nous partons à pied, et nous découvrons, plongées dans les nuages, les maisons sur pilotis où les familles Miao habitent à l’étage et les porcs au rez-de-chaussée qui leur servent de chauffage (récupérer chaque fraction d’énergie est la sage philosophie de nos hôtes).

Enfants espiègles. Photographie d'une vidéo.

Nous sommes reçus par une jeune femme, aux longs cheveux, dans sa tenue traditionnelle. Je lui explique, avec l’aide de l’ethnologue Françoise Fang, que je voudrais faire une série de photographies et les raisons de ce projet. Non seulement, elle et sa famille, savaient que deux fous arrivaient de Paris, mais de plus, ils avaient préparé un déjeuner, avec le malheureux canard que nous venions de croiser et qui, doté lui aussi de prémonition, protestait contre le sort qui l’attendait. Peu de temps après, il s’est retrouvé coupé en morceaux dans nos assiettes, hélas à moitié cru.

Préparations

Puis, gentiment, les femmes me procurent et se mettent à coudre, pour mon fond monochromatique, les lais d’un tissu indigo, semblable à celui de leurs vêtements. Je ne sais comment les remercier de leur geste.

La toile de fond de couleur. Photographie d'une vidéo.

Pendant que je prépare le « studio » avec l’aide des porteurs, des assistants, mes amis chinois, la jeune fille parachève sa beauté, image d’une vierge pudique se préparant pour son mariage. Elle coiffe sa chevelure brune qui lui descend jusqu’aux pieds et l’attache avec l’objet dont elle est le plus fière, une couronne en argent.

Il y a deux points d’interrogation dans ma tête. Le premier: comment les avions arrivent à voler? Le deuxième: comment ces personnes qui n’ont jamais rencontré de photographes, posent de façon si naturelle?

Un homme Miao avec une carabine ancienne

La famille

J’installe mes lumières et son visage s’éclaire d’une note de couleur intense. L’indigo, couleur la plus élevée du spectre, provoque des effets lumineux, inimaginables, qu’on pourra voir plus tard sur les agrandissements.

Je traque dans mon viseur, en vieux renard, le moment où son visage va s’abandonner et que la vitesse de mes flashes ultra rapides me permet de capter.

Peu à peu elle s’habitue à mon travail et je réussis à faire poser sa mère malgré ses protestations coquettes et je l’emmène devant le fond éclairé. Le père, curieux, s’approche et se retrouve aussi dans mon champ. Je prends une photo de l’homme et de la femme se tenant par le bras, attitude inaccoutumée de leur part, devant un inconnu. Ils rient en voyant leurs images dans l’ordinateur et moi, je m’autorise un moment de joie intérieure, me récompensant d’avoir eu confiance en moi. Images à jamais gravées pour que mes enfants, les enfants de mes enfants, puissent voir cette époque de changements radicaux de l’Histoire des Hommes.

Autres villages

Après l’aimable collaboration des porteurs transformés, suivant les circonstances, en assistants, en cuisiniers, guides de montagne, et surtout en compagnons d’aventure, nous changeons de villages chaque jour. Pour atteindre certains d’entre eux, il nous faut presque deux jours, en voiture, en bateau, à mule, pour finir à pied quand nos montures n’arrivent pas à passer.

Studio en plein air. Photographie d'une vidéo.

Réception par les Yao

Les Yao ont une manière originale d’accueillir les voyageurs, ils les mettent à tremper, nus, dans une marmite géante emplie d’eau et d’herbes odoriférantes, chauffée par un feu de bois.  Inquiet, je regarde pour voir si des carottes ou des patates ne surnagent pas autour de moi, et si je ne vais pas finir comme plat principal de leur prochain repas. Mais cette anxiété disparaît très vite, pendant qu’une bienheureuse chaleur envahit mon corps et que mes yeux se réjouissent de la vue qui m’est offerte : les montagnes Miao noyées petit à petit dans un brouillard pastel.

Chacun pose sans protester avec un enjouement désintéressé, partageant le plus précieux de sa culture, en nous offrant ses propres images.

Jeune fille Yao

Les Dong

Les Dong nous reçoivent, alignés en file indienne, avec un chant de bienvenue, qui me bouleverse car je ne m’y attends pas. Les communications, dans ces régions retirées du globe, fonctionnent parfois mieux que les autres. Nous sommes pour eux l’attraction de l’année. Les enfants nous escortent jusqu’à un petit village niché dans les nuages près des cimes des montagnes.

Sur une petite esplanade de 15 mètres sur 15, nous nous retrouvons avec une centaine d’enfants et d’adolescents et nous entonnons des chants devant un public accroché aux terrasses surplombant la placette.

Des enfants Dong

Ils se massent tellement près de moi que je dois leur faire comprendre qu’ils risquent d’endommager mon matériel. J’entends des rires mais aussi des moqueries. Un enfant plus intrépide que les autres fait fi des sarcasmes de ses camarades et pose fièrement pour moi. Ce sera une magnifique image.

Mémoires colorés

Je me rends compte que je suis en train de vivre un moment inouï. J’espère pouvoir conserver tout cela dans ma mémoire, n’en étant pas persuadé, je décide d’écrire ce que je vis pour ne rien oublier de cette part de beauté. Combien de temps avant que l’encre s’efface ? Combien de temps avant que l’impression en couleurs disparaisse de ces photographies, seule façon que je connaisse d’arrêter le temps ? Vivre au présent est peut-être le secret de ces minorités, contrairement à nous qui nous projetons toujours dans un futur hypothétique.

J’aime traduire en photo, l’amour, la joie universelle. Faire partager ces instants si forts.

Nous rendons visite aux Miao, aux Yao et aux Dong , ils nous reçoivent tous avec enthousiasme et bonheur, j’ai l’impression que les villageois ont compris la démesure de mon projet et qu’ils veulent y participer.

Je quitte la Chine, rempli de couleurs, une fois de plus. L’indigo et le noir.

 

En novembre 2006, enfin, nous lançons le troisième calendrier pour Valeo que j’ai réalisé dans une autre région du désert. Pour cette création, nous construisons, dans une immense salle à Paris, un décor de Sahara. Dans une composition multicolore photographique, chaque modèle représente un mois de l’année. Le mois de décembre est le plus fabuleux  : une princesse des mille et une nuits, de l’équipe de Mario Lurachi, habillée dans un modèle haute couture de Dupré Santabarbara, monte un cheval andalou. L’invité d’honneur est mon ami Luc Alphand qui a gagné, cette même année, le rallye Paris-Dakar. La soirée se termine tard, après un buffet gastronomique préparé par des grands chefs ; plats qui régalent nos palais d’un mélange de saveurs françaises et exotiques. Je passe une nuit blanche.

A six heures de matin, je dois partir pour un voyage éprouvant dans les montagnes Miao, une région reculée de la Chine, puis dans le triangle entre la Thaïlande et la Birmanie.

 

J’ai pris la décision de réaliser une exposition. Je dois, pour cela, en financer le montage, la publicité et la logistique, suivant la demande du Musée de l’Homme à Paris. Mais je suis attristé : dans le contrat, je dois céder les droits photographiques de toutes les photos exposées. Je n’hésite pas un seul instant à utiliser l’argent de mon travail, que me débloque mon généreux banquier, alors que mon compte n’est pas encore crédité. Je pars avec ma femme, Lia, vidéaste, à la recherche des couleurs, indigo, noire et blanche.

Je ne doute pas un seul instant que tout va bien se passer ; je suis animé d’une force singulière pour arriver à mon but.

Un peu anxieux, néanmoins, à l’idée d’acheminer cent cinquante kilos de matériel photographique et vidéo en raison de la réputation des douaniers chinois pas très arrangeants. Déguisés en banals touristes, lunettes de soleil, sourire béat, nous passons la frontière sans difficultés.

Arrivés à Canton, nous prenons un vol intérieur jusqu’à Guilin où nous attendent un guide typiquement chinois et sa « voiture » typiquement chinoise elle aussi. Nous voyageons pendant huit heures à travers des paysages de pics impressionnants, véritable décor de cinéma. Nous traversons des rivières, des forêts, des précipices, en montant de plus en plus haut dans la montagne. La fatigue, hélas, m’empêche de profiter pleinement de tous ces paysages, mes yeux se ferment. Ma tête ballote, et, de temps en temps, cogne contre la fenêtre, ce qui a pour résultat de me réveiller ; je constate alors avec effroi la façon kamikaze de conduire de mon chauffeur, surtout dans les tournants.

En face de la rivière Danian se trouve une petite maison en bois que nous choisissons comme base.

 

Nous partons à pied, et nous découvrons, plongées dans les nuages, les maisons sur pilotis où les familles Miao habitent à l’étage et les porcs au rez-de-chaussée qui leur servent de chauffage (récupérer chaque fraction d’énergie est la sage philosophie de nos hôtes).

Nous sommes reçus par une jeune femme, aux longs cheveux, dans sa tenue traditionnelle. Je lui explique, avec l’aide de l’ethnologue Françoise Fang, que je voudrais faire une série de photographies et les raisons de ce projet. Non seulement, elle et sa famille, savaient que deux fous arrivaient de Paris, mais de plus, ils avaient préparé un déjeuner, avec le malheureux canard que nous venions de croiser et qui, doté lui aussi de prémonition, protestait contre le sort qui l’attendait. Peu de temps après, il s’est retrouvé coupé en morceaux dans nos assiettes, hélas à moitié cru.

Puis, gentiment, les femmes me procurent et se mettent à coudre, pour mon fond monochromatique, les lais d’un tissu indigo, semblable à celui de leurs vêtements. Je ne sais comment les remercier de leur geste.

 

Pendant que je prépare le « studio » avec l’aide des porteurs, des assistants, mes amis chinois, la jeune fille parachève sa beauté, image d’une vierge pudique se préparant pour son mariage. Elle coiffe sa chevelure brune qui lui descend jusqu’aux pieds et l’attache avec l’objet dont elle est le plus fière, une couronne en argent.

Il y a deux points d’interrogation dans ma tête. Le premier : comment les avions arrivent à voler ; le deuxième : comment ces personnes qui n’ont jamais rencontré de photographes, posent de façon si naturelle.

J’installe mes lumières et son visage s’éclaire d’une note de couleur intense. L’indigo, couleur la plus élevée du spectre, provoque des effets lumineux, inimaginables, qu’on pourra voir plus tard sur les agrandissements.

 

Je traque dans mon viseur, en vieux renard, le moment où son visage va s’abandonner et que la vitesse de mes flashes ultra rapides me permet de capter.

 

Peu à peu elle s’habitue à mon travail et je réussis à faire poser sa mère malgré ses protestations coquettes et je l’emmène devant le fond éclairé. Le père, curieux, s’approche et se retrouve aussi dans mon champ. Je prends une photo de l’homme et de la femme se tenant par le bras, attitude inaccoutumée de leur part, devant un inconnu. Ils rient en voyant leurs images dans l’ordinateur et moi, je m’autorise un moment de joie intérieure, me récompensant d’avoir eu confiance en moi. Images à jamais gravées pour que mes enfants, les enfants de mes enfants, puissent voir cette époque de changements radicaux de l’Histoire des hommes.

 

Après l’aimable collaboration des porteurs transformés, suivant les circonstances, en assistants, en cuisiniers, guides de montagne, et surtout en compagnons d’aventure, nous changeons de villages chaque jour. Pour atteindre certains d’entre eux, il nous faut presque deux jours, en voiture, en bateau, à mule, pour finir à pied quand nos montures n’arrivent pas à passer. Les Yao ont une manière originale d’accueillir les voyageurs, ils les mettent à tremper, nus, dans une marmite géante emplie d’eau et d’herbes odoriférantes, chauffée par un feu de bois. Inquiet, je regarde pour voir si des carottes ou des patates ne surnagent pas autour de moi, et si je ne vais pas finir comme plat principal de leur prochain repas. Mais cette anxiété disparaît très vite, pendant qu’une bienheureuse chaleur envahit mon corps et que mes yeux se réjouissent de la vue qui m’est offerte : les montagnes Miao noyées petit à petit dans un brouillard pastel.

Chacun pose sans protester avec un enjouement désintéressé, partageant le plus précieux de sa culture, en nous offrant ses propres images.

Les Dong nous reçoivent, alignés en file indienne, avec un chant de bienvenue, qui me bouleverse car je ne m’y attends pas. Les communications, dans ces régions retirées du globe, fonctionnent parfois mieux que les autres. Nous sommes pour eux l’attraction de l’année. Les enfants nous escortent jusqu’à un petit village niché dans les nuages près des cimes des montagnes.

Sur une petite esplanade de 15 mètres sur 15, nous nous retrouvons avec une centaine d’enfants et d’adolescents et nous entonnons des chants devant un public accroché aux terrasses surplombant la placette.

Ils se massent tellement près de moi que je dois leur faire comprendre qu’ils risquent d’endommager mon matériel. J’entends des rires mais aussi des moqueries. Un enfant plus intrépide que les autres fait fi des sarcasmes de ses camarades et pose fièrement pour moi. Ce sera une magnifique image.

Je me rends compte que je suis en train de vivre un moment inouï. J’espère pouvoir conserver tout cela dans ma mémoire, n’en étant pas persuadé, je décide d’écrire ce que je vis pour ne rien oublier de cette part de beauté. Combien de temps avant que l’encre s’efface ? Combien de temps avant que l’impression en couleurs disparaisse de ces photographies, seule façon que je connaisse d’arrêter le temps ? Vivre au présent est peut-être le secret de ces minorités, contrairement à nous qui nous projetons toujours dans un futur hypothétique.

 

J’aime traduire en photo, l’amour, la joie universelle. Faire partager ces instants si forts.

Nous rendons visite aux Miao, aux Yao et aux Dong , ils nous reçoivent tous avec enthousiasme et bonheur, j’ai l’impression que les villageois ont compris la démesure de mon projet et qu’ils veulent y participer.

 

Je quitte la Chine, rempli de couleurs, une fois de plus. L’indigo et le noir.

 

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