Les Himbas de Namibie – 2006

Jeune fille Himba

Un premier soir fatigué

Regarder le coucher de soleil de l’Eden namibien me rend soudain poète, je ne peux m’en empêcher. La nuit tombe, accompagnée d’un spectacle multicolore en 3D. Les nuages inondent mes yeux et les dégradés de couleurs, partant d’un blanc intense en passant par le rose, le jaune, le bleu, se mélangent au firmament pour finir en un noir opaque. Je remercie le Ciel de me donner autant de chance sur cette terre.

Mon chauffeur s’escrime à me soigner et à me traiter comme un prince. Le feu réchauffe mon dos et l’odeur de la nourriture réveille mes papilles. Nous avons voyagé toute la journée et malgré mon désir de profiter du spectacle que m’offrent les girafes, les oryx, les phacochères et les oiseaux multicolores, je n’arrive pas à garder les yeux ouverts. Mes paupières, trop lourdes de fatigue, se ferment.

Ce que je vois à chaque interruption de mon sommeil me surprend. Mais la grande surprise, c’était hier, après quinze heures de vol dévastatrices pour ma carcasse et quatre heures de route supplémentaires, mon arrivée dans une immense ferme paradisiaque. Après une douche bien méritée, nous suivons un petit sentier, côtoyant des gnous et des gazelles qui lèvent le nez surpris par mon odeur de savon. Nous nous approchons avec précaution pour ne pas les perturber, puis, assis dans des fauteuils en osier, dans un coin isolé, nous sommes renvoyés deux cents ans en arrière. Le temps s’est arrêté. Où est le mal du monde ? Ici les guerres, les enlèvements, les assassins, les pollueurs, les voleurs et les acheteurs de sexe ne semblent pas exister.

À onze mille kilomètres de Paris je ressens la paix. Jamais un douanier ne s’approche de moi sans un sourire, me demandant comment on dit « merci » en français ! Mes bagages chargés de matériel photographique de plusieurs milliers d’euros n’éveillent pas la moindre convoitise.

« À table ! » me crie mon guide au prénom shakespearien ; je lève la tête pour apercevoir le plat préparé au feu de bois et je me sens écrasé par les milliers d’étoiles que l’absence de lune me permet d’admirer. Malgré ma faim, décuplée par le vin, je ne parviens pas à me lever, cloué au sol par les petits points brillants, des milliards d’astres.

Me voyant à table, il vient vers moi avec un plat empli d’odeurs africaines, de ces épices qui vous mettent le feu au corps. Des saveurs et encore des saveurs se fondent dans ma bouche, gourmandises exotiques d’un des coins les plus ancestraux de la planète. Merci Cornelius. Je n’ai pas le temps de goûter au dessert car mes yeux se ferment d’un trop plein d’images. Je tombe dans un profond sommeil interrompu à l’aube par le piaillement des oiseaux. Cornelius achève de me réveiller avec une odeur de café. Je réalise qu’une journée chargée d’émotions m’attend mais je n’imagine pas l’intensité de celle que je vais vivre.

Le village

Quand nous arrivons au village j’ai peur de l’échec, me souvenant de mon aventure amazonienne. Je sais exactement comment faire, mais un drame a touché le village. Un enfant de trois ans est mort trois jours auparavant. Un feu se dresse au centre du campement, entouré des habitants des autres villages. Calme et foi. « Pas de panique ! » est ma devise. Nous repartons doucement avec le 4×4 ; c’est alors que je me dis « Pourquoi ne pas les distraire de leur chagrin avec mes folies ? ». Nous faisons demi-tour et nous commençons un rapprochement stratégique avec pour seul allié, l’amour. Nous garons la voiture à l’extérieur des clôtures de bois qui entourent le village. Une personne, puis deux, puis trois, tous enfin viennent à notre rencontre. Je leur offre du tabac noir et de la polenta, achetés la veille. Nous rentrons à l’intérieur du village, invités par le chef. Je lui serre la main, avec joie et enthousiasme et la tiens aussi longtemps que je peux pour sentir son énergie. Il y consent en souriant.

Ocre comme produit de beauté

La première femme Himba que je rencontre me semble en dehors du reste de la scène. Sa couleur réfléchit, grâce au soleil, l’esthétique de ses jupes et de ses seins lisses. Sa peau est maquillée des pieds à la tête avec un onguent à base de poudre d’ocre. Parée de bijoux. Elle ressemble plus à un de mes modèles parisiens qu’à une représentante d’une ethnie en danger. Ce qui retient le plus mon attention, c’est la suavité, la douceur de sa peau, comme de la soie, comme un pétale de fleur d’une couleur lunaire.

Je n’ai jamais pensé que la beauté d’une femme puisse prendre un aspect aussi singulier, que sa couleur, dont j’avais déjà connaissance, pourrait m’ensorceler à ce point. Comme autrefois, quand on se mariait avec une personne rencontrée uniquement sur une photographie ou un portrait.

Je ne peux m’empêcher de vouloir l’effleurer et, à mon plus grand étonnement, ce sont elles qui sont intriguées par ma peau et mon installation photographique. Elles me frôlent, caressent ma tête, mes mains. Je suis confondu par la sensualité de leur caresse et ma chemise en reste tâchée de rouge.

Une toile de fond ocre

La séance de travail n’est pas prête, je dois préparer la toile de la même couleur, ocre, avec la même peinture pour garder l’authenticité ; y aura-t-il assez de ce colorant minéral pour mes 15m² de toile ? Je sais que cette matière leur est précieuse ; ils doivent, pour s’en procurer, marcher plusieurs jours avant d’arriver dans la seule carrière où ils la trouvent. Je commence à voir mes premières collaboratrices affairées à peindre centimètre par centimètre, pendant que d’autres extraient la merveilleuse poudre jusqu’au résultat final un fond de la même couleur que leur peau. L’activité attire tellement l’attention de tout le village que les plus anciens s’installent pour assister au spectacle gratuit qu’offre un photographe fou en train de reproduire, dans un des endroits les plus reculés de la terre, au milieu de rien, au milieu du bush namibien, un « studio high tech. » !

Les Himbas créant une toile de fond ocre

Quand le « décor » est prêt, je suis totalement ocre ; mes appareils et mes ordinateurs font aussi la connaissance avec les plus belles couleurs de l’arc-en-ciel. Je voudrais en rire mais je ne connais pas les effets de la poudre sur l’électronique. J’aimerais que mon matériel tienne le coup jusqu’à la fin de mon travail. Finalement tout marche parfaitement. Merci à Victor Hasselblad mais ceci est une autre aventure.

Photos des Himbas

Tableau de la troupe

Mon palais est totalement desséché, ma petite réserve d’eau s’est renversée sur le sol. Ils posent calmement, avec une certaine timidité cachant une partie de leur nudité ; parfois une certaine euphorie gagne mon public enthousiaste. J’essaie de figer dans mon appareil la coquetterie naturelle des femmes, visages et sourires, expressions d’une beauté dont je sais être le témoin d’une extermination annoncée. La température grimpe et avoisine les quarante degrés, contrastant avec le froid de la nuit. Je ne peux plus parler à cause de la soif et j’ai de même des difficultés à sourire quand je vois un de mes modèles afficher une expression qui me plaît. Je les distrais de leur quotidien pour faire entrer leur fragile existence dans l’Histoire. Combien de temps me reste-t-il pour faire prendre conscience aux membres du gouvernement avec mon œuvre l’erreur fatale qu’ils sont en train de commettre ? Je termine ma séance au milieu des applaudissements et je range mon matériel, laissant derrière moi des sourires qui s’évanouissent. Je les quitte avec des baisers ocre. Je laisse aux plus anciens un espoir : le « photographe fou » pourra peut-être sensibiliser le cœur des bureaucrates inconscients.

Je sors de cette séance « empli » de l’univers. Je tremble d’émotion mais je n’oublie pas de remercier mes trois complices spirituels. À l’arrière de la voiture sont réunis trois ans de rêves, deux mois de préparation, deux jours de voyage et les  six heures de ma séance la plus intense de l’année.

Quelle différence avec les photos que j’ai faites, quinze jours auparavant,  dans le Sud tunisien, pour mon fidèle mécène,Valeo, grand constructeur de technologie automobile dans le monde ? J’avais eu alors des moyens extraordinaires pour les réaliser : dix-huit personnes dont deux bédouins du désert avec leurs chevaux, un cuisinier  avec ses spécialités locales, du bon vin,  deux  jeeps, des guides et des chauffeurs expérimentés qui connaissaient la moindre dune. La tente berbère était si grande que toute l’équipe pouvait se tenir à l’intérieur en cas de vents de sable.  En comparaison de mon travail avec les Himba  celui-ci avait été exténuant. Mais la charge émotive qui se dégageait de ma dernière prise de vue où j’avais dû faire preuve d’une grande concentration me laissait épuisé.

Opuwo

Nous arrivons à Opuwo, petit village où nous essayons de trouver de l’eau. J’ai compris que boire, quand on a la gorge desséchée, est douloureux ; enfin les gouttelettes décollent ma langue de mon palais.

Un rendez-vous chanceux aves les Dembas de l’Angola

Nous ne sommes là depuis une demie heure quand on vient me dire qu’il y a une réunion exceptionnelle entre deux tribus, les Demba du sud de l’Angola et les Himba, du nord de la Namibie. Je m’équipe de cinq litres d’eau et je demande à Cornelius et à mon nouvel assistant ex-Himba d’attendre à un kilomètre de là pour ne pas attirer l’attention du rassemblement de ces trois cents personnes de couleurs différentes qui se fondent en une foule surexcitée. Je m’approche discrètement et me voilà au centre de deux ethnies parlant des langues étranges, communiquant dans un brouhaha, entre bouchées de nourriture et rires.

Je me retrouve sans mes marques. Intrigué je regarde ces peuples si différents de nous. Leurs coutumes, leurs vêtements, tout me désoriente. Je ne prends pas de photos pour ne pas compromettre mon travail final. Je me fais tout petit pour m’approcher d’un groupe de femmes et je leur demandent si elles acceptent de poser pour moi, en essayant d’expliquer la finalité de mon projet. Nous nous mettons d’accord et, je leur demande de venir dans une heure, temps dont j’ai besoin pour monter mon « studio ». C’est alors que les Himba et tout le public viennent m’entourer dans l’endroit où je me suis retiré. La moitié du groupe arrive, enthousiaste, pour participer à cette nouvelle attraction imprévue. En gardant mon calme, j’installe mes lumières, mes fonds, mes trépieds et les systèmes analogiques pour enregistrer avec perfection ces peaux et ces regards envoûtants.

Les Dembas de l'Angola

Pendant deux heures je lutte contre des corps qui tombent carrément sur moi. Mes assistants, dépassés, m’aident en vain à gérer ces débordements. Mais les spectateurs sont de plus en plus nombreux. Un assistant du pays tente d’éloigner les plus impertinents qui prennent d’assaut le « plateau ». La folie atteint le summum quand un vieil Himba, complètement ivre, pousse sa monture sur la foule. Heureusement, l’animal est intelligent; il l’évite et s’écarte pour ne renverser personne, contrairement aux chevaux des policiers new-yorkais. Le public, contrairement à moi qui suis complètement affolé à l’idée qu’ils soient victimes d’un accident, n’y prête aucune attention, fasciné par le « show ». J’arrive enfin à oublier ce cavalier incontrôlable et reporte toute mon attention sur ma prise de vue.

Je vais vivre alors un moment étrange, comme si la scène se dédoublait et je me vois me déplaçant au ralenti dans un silence total au milieu des clameurs. Je ne sais comment je réussis à régler mes lumières, faire poser les enfants, stabiliser les trépieds, changer les objectifs, remplacer les cartes des ordinateurs et ramasser celles tombées à terre, garder un sourire permanent, courir dans tous les sens, surveiller l’amateur d’alcools, choisir les personnages les plus intéressants, maintenir le calme, cadrer, et enfin appuyer sur le déclencheur de mon Hasselblad et graver à jamais ces images sur la pellicule, mais, surtout, dans le fond de mon cœur.

Merci à mes guides d’ici et d’en haut qui ont permis que « la montagne vienne à moi » et d’enregistrer dans une journée de travail les plus belles images de ma carrière de photographe. Mon bonheur est intense et, avec un sourire, je dis à Cornelius : « On part dans le désert, j’ai terminé mon travail avec les Himbas.»

Le départ

J’ai dormi toute la nuit dans un profond sommeil parcouru de rêves paisibles. Le lendemain, départ à l’aube pour le désert. Nous allons traverser un parc national de 23 000 hectares, le parc d’Etosha, où nous dormirons au milieu des lions, girafes, singes, gazelles, zèbres, rhinocéros, sous des couchers de soleil écarlates et bien entendu des colonies de moustiques bien décidés à nous gâcher ces moments.

Avant de quitter Opuwo je me trouve face à face avec deux femmes, un enfant suspendu dans le dos. La beauté d’une des femmes me laisse stupéfait. Sa bouche dessinée à la perfection dans une ocre différente de celui de sa peau, ses cheveux ordonnés comme sous les proportions du nombre d’or, un regard pénétrant et curieux. Je lui explique ce que je fais. Elle pose avec ses vêtements de cuir monochromatiques, son petit, au doux visage ocre, accroché à elle. Ce sera ma plus belle photographie.

"La beauté d’une des femmes me laisse stupéfait."

Nos deux mains quand nous nous quittons restent collées dans un moment de tendresse et de compréhension, d’amour et de paix. Je parcours son passé et son présent, je la regarde étonné, ses yeux de la même couleur que sa peau et que les ongles de son enfant. C’est l’amour que je veux représenter et les aider, elle et sa famille; j’aimerais empêcher que le barrage hydro-électrique, construit pour des raisons économiques, sans se soucier de leur histoire, n’anéantisse son peuple. Civilisation à jamais ensevelie dans un lac artificiel. Ces familles auraient alors pour destin d’être déplacées dans de « charmantes » maisons aux portes des villes, où les femmes n’auraient plus comme solution de survie qu’à se vendre au commerce. En dix secondes passent entre nous des milliers d’images, complicité de nos yeux, au bord des larmes, nous transmettant sans paroles, l’essentiel. Je la regarde en m’éloignant avec la jeep et je sais que, des deux, c’est moi le privilégié car je pars avec elle et sa beauté à jamais immortalisée dans mon cœur, mes images, mes expositions.

Les sables du Parc national d’Etosha

Nous arrivons en retard à l’entrée du parc, pour la plus grande joie des félins.  Heureusement nous pouvons parcourir les cinquante kilomètres restant pour dormir à l’abri de l’appétit des grands fauves. Le paysage qui se déroule devant mes yeux est de toute beauté. Je suis attiré par les girafes qui courent comme dans un ralenti cinématographique, par les rayures psychédéliques des zèbres dessinées à la mode hippie,  par les cuisses des onyx que j’ai dégustées dans des recettes datant des colonies anglaises. Le paradis terrestre aux fleurs merveilleuses que l’on ne voudrait plus quitter.

Toutes les planètes n’ont pas eu la chance d’avoir la possibilité d’y voir naître la vie. La terre a eu cette fortune. Et cet endroit où je me trouve est un des résultats de ce miracle. Pourquoi les hommes s’acharnent-ils à vouloir détruire tout cela ? Pourquoi déverse-t-on vingt-quatre tonnes d’acide dans la mer tous les jours ? Quand allons-nous prendre conscience de nos actes ? Quand allons-nous respecter notre héritage ? Sommes –nous assez stupides pour ne pas nous rendre compte de la beauté du monde ? Pourquoi ne regardons-nous pas de temps en temps les étoiles pour voir cette perfection ? Nous sommes tous responsables, nous pouvons agir, nous devons respecter la vie sous toutes ses formes, des araignées aux requins en passant par les piranhas.

Quel bonheur de choisir le monde dans lequel nous aimerions vivre. Sentir, regarder.

J’ai la chance d’avoir eu l’opportunité de comprendre, que nous qui vivons dans des pays privilégiés, où pouvons choisir notre vie et notre façon de vivre.

Nous nous arrêtons au milieu de nulle part. Le désert tombe sur nous et la végétation se fait rare. Nous nous abritons du soleil écrasant sous le seul arbre encore existant. La chaleur dépasse les quarante-cinq degrés. C’est presque supportable, par contre, ce qui est l’est moins, c’est le concert ailé de centaines de mouches qui privilégient comme terrain de vol nos oreilles. Pourquoi ces enquiquineuses choisissent-elles de toujours s’ébattre près de nos tympans ? Pour se faire mieux entendre ? Ou parce que cela les amuse de nous voir nous donner des gifles en essayant de les chasser ?

Mon formidable guide prépare des fruits et des sandwiches pour la route. Malgré le soleil qui nous envoie une chaleur accablante, je réussis à lever la tête pour apprécier le spectacle lunaire qui s’étend autour de moi. Les célèbres dunes namibiennes, en raison du dérèglement climatique, sont vertes. Il a tellement plu que des fleurs, d’un vert pastel, sortent de terre, espèces disparues, enfouies dans la terre et le sable depuis des millénaires. Je décide de dormir au milieu d’elles, malgré le vent violent qui se lève remplissant de sable tous nos pores, pénétrant dans le moindre interstice des caméras et des ordinateurs. Nous marchons sur la crête des dunes, à la recherche de l’hématite qui donne l’ocre. Des insectes ont tracé sur le sol des chemins qui vont on ne sait où. Je déboule dans ces dunes en perpétuel mouvement, et je m’endors dans une bienheureuse fatigue.

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Les Tuareg d’Algérie – 2005

Les Tuareg

Je désire voir une culture qui me fascine, car elle résiste à l’invasion mondiale : les Touareg du Sahara. Je voudrais voir le blanc, l’azur, le noir, couleurs transcendées par des formes de pensées différentes. Je voudrais avoir des rapports avec ces êtres d’une autre culture avec qui nous partageons la planète. Tout est unité, même si cette unité est faite de dissemblances.

Paysage de dunes en Algérie du sud

la bonne fortune

Est-ce la chance ? Ou parce que je la provoque ? En tout cas le miracle se réalise ! Valeo supporte l’équipe de Luc Alphand en Le Rallye Dakar, et nous nous entendons pour réaliser une série de photos dans le Sahara. La première chose qui me vient en tête est de faire un repérage au sud de l’Algérie à Djanet, à la frontière de la Libye. Je n’aurais jamais pensé qu’un désert aussi aride puisse présenter autant de diversités culturelles, historiques, paysagères. Je me retrouve devant des dunes, blanches ou noires, en passant par le saumon ou le rouge intense, qui scintillent au soleil et qui s’offrent à la voûte étoilée de galaxies et de soleils. Cette inhabituelle vision du ciel me fait penser, alors, que nous ne sommes peut-être pas seuls dans l’univers. Je vois des montagnes de pierres où restent, témoins d’une mer disparue, des peintures et des gravures rupestres où les félins côtoient les poissons.

Paysage rocheux en Algérie du sud

Comment expliquer les vestiges des montagnes gigantesques qui se désagrègent et redeviennent poussière comme la vie elle-même, comme toute matière, comme nos corps

Tassili n’Ajjer

Des guides Tuareg

J’ai la chance de rencontrer trois Touareg qui vont m’accompagner et me faire découvrir un patrimoine mondial de l’UNESCO : le Tassili. Nous pénétrons dans ce désert à la recherche des derniers nomades vivant dans cette contrée hostile. (Mais on comprend mieux, leur façon de vivre quand on a la chance de prendre un bain, nu, dans l’eau d’une oasis…) Après quelques kilomètres, je tombe sur un rocher, aussi grand que la Tour Eiffel, où semble sculptée l’image du Christ et de ses apôtres et d’une femme avec son enfant dans les bras. Pour ne pas passer pour un illuminé je prends une photo.

En bas de ce même rocher je découvre des traces de dessins datant d’au moins trois mille ans qui donnent une impression d’antiques rencontres sacrées intersidérales. Contrairement à d’autres, notre civilisation occidentale a perdu peu à peu, avec le matérialisme, sa spiritualité. Pourtant nous habitons tous la même petite boulette de terre, un petit grain dans l’immensité de l’univers.

Voyager ombres

Photos des Tuareg

Par tradition les Touareg offrent le thé et leur tente au voyageur. Pour notre bien-être. J’installe le « studio » la nuit pour conserver la sérénité que reflètent leurs visages. La façon dont ils posent, si naturelle, ne me surprend pas. Ce sont des hommes fiers et heureux. Ils me traitent avec respect et admiration

L'homme Touareg pour Mémoire de Couleurs.Les vêtements sont teints à l'indigo.

Les femmes, extrêmement timides, patientent derrière la tente. Ne sachant pas qu’elles attendent mon ordre, par ma faute, leur attente se prolongera de quelques minutes supplémentaires !

 

Leurs visages dignes s’inscrivent dans la « Mémoire des Couleurs ». La séance se prolonge tard dans la nuit. Personne n’a envie de dormir. Les femmes disparaissent aussi subitement qu’elles étaient venues,  nous laissant de succulents plats de dattes sucrées à l’arrière-goût de sel, de graines de couscous admirablement préparées, de viande de chèvre cuisinée à la perfection.

L’Éclipse

C’est alors que, dans les dunes, je vais vivre un moment exceptionnel.

Personne ne m’a informé qu’une éclipse de lune allait se produire. Soudain je vois l’ombre immense qui commence à recouvrir cette planète, créant dans le ciel des feux artificiels. Jamais je ne me serais imaginé pareil spectacle ! L’éclat de Jupiter et de Mars atteint son paroxysme, quand notre satellite, impuissant, se laisse violer par notre propre ombre jusqu’à n’être plus qu’un anneau bordé d’un rouge intense. Sur fond d’un noir opaque des milliers de petits points brillants. Sur l’un d’eux, peut-être, un petit bonhomme qui me ressemble, couché sur le sol, assiste-il, lui aussi, à ce fabuleux spectacle. Je rêve d’univers aux mille soleils et lunes pour inspirer tous les poètes.

Quand la lune sort de l’ombre les femmes font entendre leurs traditionnels youyous. Je reste immobile et muet pendant les deux heures qui suivent ce tableau. Cette journée m’a assommé: des milliers d’images imprégnées dans ma rétine.

Le but de voyage

Je fais l’impossible pour reproduire autant de beautés dans mes photographies. J’en ai presque oublié le but de mon voyage: faire des photos de mannequins au milieu des dunes. Je me rends compte qu’amener une équipe de vingt personnes jusqu’ici est infaisable. Et je comprends que ce voyage je l’ai réalisé, surtout pour la mémoire des couleurs.

 

 

Je désire voir une culture qui me fascine, car elle résiste à l’invasion mondiale : les Touareg du Sahara. Je voudrais voir le blanc, l’azur, le noir, couleurs transcendées par des formes de pensées différentes. Je voudrais avoir des rapports avec ces êtres d’une autre culture avec qui nous partageons la planète. Tout est unité, même si cette unité est faite de dissemblances.

 

Est-ce la chance ? Ou parce que je la provoque ? En tout cas le miracle se réalise ! Valeo supporte l’équipe de Luc Alphand, et nous nous entendons pour réaliser une série de photos dans le Sahara. La première chose qui me vient en tête est de faire un repérage au sud de l’Algérie à Djanet, à la frontière de la Libye. Je n’aurais jamais pensé qu’un désert aussi aride puisse présenter autant de diversités culturelles, historiques, paysagères. Je me retrouve devant des dunes, blanches ou noires, en passant par le saumon ou le rouge intense, qui scintillent au soleil et qui s’offrent à la voûte étoilée de galaxies et de soleils. Cette inhabituelle vision du ciel me fait penser, alors, que nous ne sommes peut-être pas seuls dans l’univers. Je vois des montagnes de pierres où restent, témoins d’une mer disparue, des peintures et des gravures rupestres où les félins côtoient les poissons.

 

Comment expliquer les vestiges des montagnes gigantesques qui se désagrégent et redeviennent poussière comme la vie elle-même, comme toute matière, comme nos corps ? J’ai la chance de rencontrer trois Touareg qui vont m’accompagner et me faire découvrir un patrimoine mondial de l’UNESCO : le Tassili. Nous pénétrons dans ce désert à la recherche des derniers nomades vivant dans cette contrée hostile. (Mais on comprend mieux, leur façon de vivre quand on a la chance de prendre un bain, nu, dans l’eau d’une oasis…)

Après quelques kilomètres, je tombe sur un rocher, aussi grand que la Tour Eiffel, où semble sculptée l’image du Christ et de ses apôtres et d’une femme avec son enfant dans les bras. Pour ne pas passer pour un illuminé je prends une photo. En bas de ce même rocher je découvre des traces de dessins datant d’au moins trois mille ans qui donnent une impression d’antiques rencontres sacrées intersidérales. Contrairement à d’autres, notre civilisation occidentale a perdu peu à peu, avec le matérialisme, sa spiritualité. Pourtant nous habitons tous la même petite boulette de terre, un petit grain dans l’immensité de l’univers.

 

Par tradition les Touareg offrent le thé et leur tente au voyageur. Pour notre bien-être. J’installe le « studio » la nuit pour conserver la sérénité que reflètent leurs visages. La façon dont ils posent, si naturelle, ne me surprend pas. Ce sont des hommes fiers et heureux. Ils me traitent avec respect et admiration. Les femmes, extrêmement timides, patientent derrière la tente. Ne sachant pas qu’elles attendent mon ordre, par ma faute, leur attente se prolongera de quelques minutes supplémentaires !

Leurs visages dignes s’inscrivent dans la « Mémoire des Couleurs ». La séance se prolonge tard dans la nuit. Personne n’a envie de dormir. Les femmes disparaissent aussi subitement qu’elles étaient venues, nous laissant de succulents plats de dattes sucrées à l’arrière-goût de sel, de graines de couscous admirablement préparées, de viande de chèvre cuisinée à la perfection.

 

C’est alors que, dans les dunes, je vais vivre un moment exceptionnel.
Personne ne m’a informé qu’une éclipse de lune allait se produire. Soudain je vois l’ombre immense qui commence à recouvrir cette planète, créant dans le ciel des feux artificiels. Jamais je ne me serais imaginé pareil spectacle ! L’éclat de Jupiter et de Mars atteint son paroxysme, quand notre satellite, impuissant, se laisse violer par notre propre ombre jusqu’à n’être plus qu’un anneau bordé d’un rouge intense. Sur fond d’un noir opaque des milliers de petits points brillants. Sur l’un d’eux, peut-être, un petit bonhomme qui me ressemble, couché sur le sol, assiste-il, lui aussi, à ce fabuleux spectacle. Je rêve d’univers aux mille soleils et lunes pour inspirer tous les poètes.

Quand la lune sort de l’ombre les femmes font entendre leurs traditionnels youyous. Je reste immobile et muet pendant les deux heures qui suivent ce tableau. Cette journée m’a assommé : des milliers d’images imprégnées dans ma rétine.

Je fais l’impossible pour reproduire autant de beautés dans mes photographies. J’en ai presque oublié le but de mon voyage : faire des photos de mannequins au milieu des dunes. Je me rends compte qu’amener une équipe de vingt personnes jusqu’ici est infaisable. Et je comprends que ce voyage je l’ai réalisé, surtout pour la mémoire des couleurs.

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Les Wayana de Guyane – 2004

J’ai pris conscience que, par leurs pouvoirs télépathiques, les Kogui ont déclenché quelque chose dans mon inconscient. Le blanc, comme un prisme, a débloqué toutes les couleurs visibles du spectre dans mon cerveau. Tout est clair. Dans mes voyages précédents j’ai remarqué que chaque tribu privilégie une couleur. Comme si elles s’étaient mises en file indienne, pour choisir une à une celles de l’arc-en-ciel. Certaines les associent à leur recherche spirituelle et à des représentations dans leur subconscient. D’autres les élisent en fonction de leur recherche esthétique. D’autres, enfin, accouplent les couleurs de la nature et leurs pouvoirs guérisseurs ou protecteurs comme chez les Himba en Namibie.

La vision

J’ai imaginé soudain une œuvre, comme des fleurs multicolores, captées, une par une, photographiquement avec un éventail chromatique, et qui, une fois assemblées deviendraient arc-en-ciel dans un équilibre inspiré par l’univers. Je m’imagine parcourant le monde afin de réunir toutes les couleurs de la terre dans une seule et unique photographie. La tâche la plus difficile de ma vie m’attend. Sans que je ne m’en rende compte, l’idée d’une entreprise pharaonique est entrée dans mon esprit, et je suis seul pour la réaliser. Je sais que j’ai un bon ange gardien et que mes croyances me permettent d’aller au bout de mes rêves. Je me dis, en moi-même, que tout est possible dans la vie, le plus difficile étant de savoir ce que l’on veut. Le rêve est le facteur déclencheur de la créativité. On peut tout accomplir. L’homme, par la force de la pensée, peut exécuter la moitié de ses projets. L’autre moitié n’est qu’action, réaction, détermination.

Les Wayana du fleuve Maroni

On n’imagine pas les choses folles que l’on peut accomplir. Avec ces pensées dans ma tête, je prends une décision importante : dans une impulsion qui s’impose à moi et, sans y réfléchir à deux fois, je décide de mener à bien une tâche qui semble impossible à exécuter. Peut-être, en fait, pour réaliser que la collecte des autres couleurs sera plus facile : aller au fond du fleuve Maroni en Guyane française à la recherche des Wayana.

Je tiens une seule couleur ! J’en veux deux. Je les veux toutes.

Il existe deux problèmes majeurs, le premier, m’y rendre sans la permission des autorités inflexibles qui empêchent d’approcher cette région. Le second, tout aussi compliqué, si j’arrive à passer, quel accueil me réserveront les Wayana ?  Accepteront-ils de poser pour moi, connaissant leur haine de la photographie, considérée chez eux, comme chez d’autres peuples rencontrés auparavant, comme une « invention démoniaque ».

Quelle mouche t’a piqué quand tu as une idée dans le crâne et que tu ne peux la déloger ?

Comment contrôler la passion quand c’est l’amour qui nous remplit ? Comment contrôler la passion quand c’est elle qui illumine nos vies ?

Je sais pertinemment que j’attendrai mon but.

Cayenne jusqu’à Maripasoula

Je n’ignore pas qu’un de mes amis est en train de réaliser un film à Cayenne, je ne partage pas son optimiste quant à sa faculté de me faire entrer et je ne me fais pas d’illusion. J’arrive en Guyane je renifle à la façon des animaux, essayant de me repérer ; mais les parfums de la multitude de fleurs côtoyant l’odeur d’humidité de la plus grande forêt du monde me désorientent.

La carte de Guyane française avec Cayenne, Maipasoula en la fleuve Maroni. Click for more information.

On me dit qu’à Maripasoula, si j’attends quelques jours, je pourrais éventuellement me procurer un bateau pour remonter les rapides. J’emprunte un petit avion, et, pour la première fois de ma vie, je me suis posé des questions au sujet d’une vis bizarrement rivée censée indispensable au bon fonctionnement de l’appareil. Malgré cette inquiétude je reste confondu devant la merveilleuse verdure, aperçue de mon minuscule hublot. Nous avons survolé pendant une heure l’océan vert qu’est la forêt amazonienne, une contemplation de vie et de force végétale ; un monde où vivent encore insouciante du futur la plus grande variété des espèces animales volantes, rampantes, etc. Je pense toujours à la mort comme à une réalité de la vie, cependant à ce moment-là, la possibilité de m’écraser dans cette jungle me vient vraiment à l’esprit; en fait mon seul souci sera de rester vivant pour pénétrer dans ce territoire encore vierge. J’ai su plus tard que ce même avion s’était écrasé sans laisser un seul survivant.

Je me retrouve dans un village où le temps s’est arrêté. Ses humbles maisons se balancent autour du seul bar-restaurant-épicerie-pharmacie-discothèque- au bord du Maroni, comme dans un vieux western.

Par canoë avec l’Indiens

On m’indique l’embarcadère et, au moment précis où je longe ses rives, j’aperçois une famille d’Indiens prête à partir. Je leur demande, sans les effrayer, si par hasard, ils remontent le fleuve. « Ça ne vous dérangerait pas de me prendre avec vous ? », dis-je, me souvenant de mes fugues d’adolescent en bateau-stop, en Colombie. À l’époque j’avais inventé une façon de voyager à bord de super bateaux et parfois mon aide était la bienvenue. « Montez » me disent-ils en mauvais français.

Le canoë

Dans ce canoë d’environ quatre mètres, transitent des montagnes de marchandises modernes sûrement troquées contre des produits offerts généreusement par la jungle. La famille comprend cinq personnes, le père, la mère, un jeune adolescent (qui deviendra mon assistant pendant ce voyage) une jeune et jolie Indienne d’environ quatorze ans et un bel enfant d’à peu près quatre ans encore accroché sans complexe au sein maternel comme à une joyeuse fontaine magique assouvissant la faim et la soif.

Remonter les rapides

On doit remonter les rapides et je me demande comment ce sera possible, ne connaissant pas la solidarité existant entre ceux qui naviguent sur le fleuve, dont les trafiquants d’or qui dévastent la forêt à la recherche de l’Eldorado.

Au début,  le fleuve est calme, à cause, peut-être, des immenses cavités stériles, remplies d’eau,  que laissent les excavatrices, les pelleteuses de ceux venus s’enrichir empoisonneurs  contaminant l’eau avec le cyanure, laissant des montagnes de sable, de détritus et de terre mélangés, détruisant tout l’écosystème. Quel gouvernement est capable de laisser faire de telles actions?

Après quelques heures, les rapides. J’avais enveloppé mes appareils photos, mes lampes et mes trépieds dans plusieurs couches de plastique tout en sachant que, si le bateau se retournait, mon matériel serait inévitablement perdu. Tout se jouait avec la force de mon ange.

Pendant cette navigation, je me demande comment un si petit bateau peut remonter ainsi le cours d’eau à la façon d’un saumon. À un moment où il y a moins de courant, je saute dans la rivière pour aider la jeune indigène, que je crois moins solide que moi, mais la puissance de la rivière m’engloutit brusquement. Avec honte j’accepte son aide. Résigné et humilié, je me laisse ramener, inerte, dans la barque par la belle jeune fille.

La village Wayana

Après sept heures d’efforts nous arrivons, à la tombée de la nuit,  à la pointe d’une d’île comme animée de multiples petits points rouges que nous apercevons de loin et qui s’approchent de nous en faisant un incroyable tapage. Je m’interroge: comment les indigènes savent-ils que quelqu’un arrive sans être prévenus?  Je suis devant les Maroni avec leurs minuscules pagnes d’un rouge intense et reste fasciné par le contraste entre ceux ainsi vêtus et les autres, en jeans et casquettes Nike.

L’un d’eux, un adolescent, me lance un regard malveillant digne d’un caïd de banlieue, une radiocassette sur l’épaule, le jean baggy, la haine au cœur.

Je suis témoin à ce moment du changement radical et inévitable qui est en train de se produire et constate avec une profonde tristesse l’influence néfaste de la télévision mondiale. Je regarde, impuissant, une image évanescente, condamnée à disparaître devant moi.

Obtenir le permission du chef

Je demande à parler au chef de la tribu, convaincu de mes bonnes intentions. J’engage la conversation avec la plus grande sincérité et le cœur sur la main. Je lui explique mon projet. Pendant un interminable moment de réflexion il m’examine des pieds à la tête. Il sait comme moi que ce ne sera pas facile. Il est le chef, mais chaque membre de sa tribu a sa propre idée de la liberté et en use comme bon lui semble.

« Et où comptez-vous dormir ? » me demande-t-il dans un français impeccable.
Je lui réponds d’une voix humble: « Dans une petite tente que j’ai emportée. »
Il fait non avec la tête, ce qui me refroidit pendant quelques secondes, mais il ajoute: « Venez avec moi. »

Il m’emmène à travers le hameau envahi d’enfants et adolescents qui sautent autour de moi, les uns me touchant la main, les autres se moquant de mes vêtements et de mon sourire stupide.

Le palais sur pilotis

Au centre du village, une maison montée sur pilotis, construite dans le plus beau bois, se détache, palais naturel au milieu des autres habitations primitives. « Vous pouvez rester là. » me dit le chef et il part avec tel sourire qu’il paralyse mon merci. Il le sent, me dit au revoir sans rien ajouter.

Deux caméras, un ordinateur, un palace sur pilotis... et un photographe.

Après m’être déchaussé, je monte les escaliers et me retrouve dans une jolie chambre très propre, équipée de plusieurs hamacs. Soulagé, je reste solitaire au milieu du village, au milieu des Maroni, au milieu de mes rêves. Je suis exténué et je prends une photo de moi pour voir ma tête, défigurée par la fatigue. J’ai quitté Paris il y a trois jours et me voilà ici devant l’un des derniers vestiges, un trésor de l’humanité. Je tombe dans un profond sommeil, balancé par le hamac, protégé des moustiques et d’autres insectes tout aussi sanguinaires, par la moustiquaire.

La fatigue?

Prendre des photos des enfants

Le fils du propriétaire du canot, Tangere, me réveille et m’invite à prendre un somptueux petit déjeuner composé de maïs, de poissons, de café. Après un bain, bien mérité dans la rivière, je décide de commencer, sans perdre plus de temps, ce pour quoi je suis ici. On m’aide à monter mon « studio »; voyageur solitaire je n’ai pas pu emporter beaucoup de matériel et c’est l’astre solaire qui éclairera mes images.

Les enfants, tout en rouge.

Le travail le plus facile est bien entendu avec les enfants, ils posent avec joie et naturel et bientôt veulent tous se voir sur l’écran. Les jeunes filles, quant à elles, sont timides et restent immobiles dans une instantanéité d’amour. Les adolescents les plus hardis font des pirouettes, jouent les fous et nous éclatons ensemble de rire. Tout à coup, tous disparaissent.

Les anciens

Satisfait de mes prises de vue, je ne comprends pas, à ce moment-là, que c’est la dernière fois que j’ai pu les filmer. Le jour suivant j’installe à nouveau mon « studio » mais personne ne veut s’approcher. En compagnie de mes jeunes assistants Maroni, habillés à la mode « TV » je suis consterné et très triste. J’attends toute la journée, en vain, et je commence à m’habituer à l’idée que tout est fini. Les anciens, d’une beauté centenaire, refusent que le temps s’immobilise sur une image. Je le comprends sans l’accepter et peu à peu me résigne à ne pas demander plus que ce que le ciel m’a donné.

Cependant chaque jour me rapproche d’eux. Nous parlons de l’envie qu’ont les jeunes de quitter la forêt pour aller vers les villes si séduisantes. ( L’un deux partait justement habiter à Fontenay-les-Roses, dans la banlieue parisienne, troquant sa vraie magnifique jungle pour une autre…)

Pêcher au cœur de la forêt

Tangere me propose d’aller pêcher; j’accepte sans savoir que je vais passer trois jours plongé au cœur de la forêt. Temps passé à déguster de savoureux poissons que la nature nous donne. Toute la famille est du voyage, l’enfant toujours collé à sa mère. J’essaie de me rendre utile le plus possible, conscient que je ne possède pas leur force athlétique; j’aide à transporter le bateau d’un bras de rio à un autre, en traversant des parties de lagunes. Petit à petit je rentre en osmose avec eux, vivant, pêchant et dormant entre les rochers comme eux ; mais je me rends compte que je ne suis pas un véritable Indien: mon lit me manque !

On se réveille à n’importe quelle heure de la nuit pour retirer des filets les poissons que guettent les piranhas attirés par l’odeur de la mort. Quelques centimètres nous séparent de l’eau, nous pouvons juste nous retourner, mais le vieux contrôle nos gestes à bord de son petit canot. Avec ce régime, j’acquiers  de plus en plus de force physique; dans la journée j’essaie, en faisant très attention, de m’approcher des piranhas qui attendent de déguster des échantillons de ma chair délectable!

J’ai perdu la notion du temps et de l’espace ; je suis sans repères. Un lieu où l’esprit se remplit d’amour. Quand les regards se font plus doux et les sourires plus grands, quand tu sens ton aura grandir, quand tu trouves la solution à tes problèmes, que ta colonne vertébrale se redresse, que tu regardes vers l’horizon, et remercies le ciel d’être né, tes parents de t’avoir conçu, et que tu détestes tes moments de doute. Quand tu te sens optimiste et crois que tout est possible.

Parfois il y a le succès et la réussite, tout va bien. Quand le ciel est couvert de nuages, il faut y voir le profil de l’eau, et, dans l’hiver, le repos de la terre.

De retour à Paris

Je suis revenu avec très peu d’images, mais avec le cœur plein de souvenirs d’instants privilégiés. J’ai réalisé ce que mes rêves m’avaient inspiré. Positif, j’ai emmagasiné une couleur de l’univers en plus.

Je me retrouve dans mon petit atelier à Paris, fier de moi. Je regarde le blanc à côté du rouge et ça me plaît.

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Les Koguis de Colombie – 1999

Comment être certain que les choses se passeront comme prévu? La seule solution pour réaliser ce qui tient tant à cœur: transformer le négatif en positif et croire en soi.

Kogui woman from Memory of Colors collection

L’arrivée en Colombie

Quand on arrive à Bogota, avec la Sabana à trois mille mètres d’altitude, on est frappé par le contraste du va-et-vient bruyant des bus multicolores sur fond de Cordillère des Andes, mais quand on est à Carthagène, au sud des Caraïbes et que l’on sait que le lendemain on  partira en expédition à La Sierra Nevada de Santa Marta, et son sommet à 5.700 mètres, on ne trouve plus le sommeil.

Transports

Un 4×4, complètement informe et défoncé, débordant par ses vitres et ses portes d’un surpeuplement humain et animal, la charge dépassant tous les plus extravagants calculs, conduit au bout de la route. Après le trajet de Paris à Bogota, puis à Santa Marta  et enfin après la route en 4×4, arrive le moment de négocier l’achat de trois mules, une pour acheminer la nourriture, les poissons et la viande séchés, les couvertures, les cadeaux , les chocolats sans sucre pour les enfants, et les deux autres pour transporter le matériel photographique, trépieds, caméras, lentilles, fonds en tissu (que j’avais été acheter au Marché Saint-Pierre à Montmartre) et  tout cela en double,  pour ne pas avoir à refaire les deux jours aller et les deux jours retour, en cas de perte ou de panne.

Guérillas

Mon assistant, mon guide, le propriétaire des mules et moi avons essayé d’occulter avec énergie le fait d’avoir à traverser des régions infestées par la plus dangereuse et la plus violente des guérillas de Colombie, territoires truffés de paramilitaires extrémistes. Je ne peux imaginer qu’après avoir préparé avec tant de passion la réalisation de cette œuvre photographique si capitale pour moi, je devrais y renoncer pour des causes perdues. La seule chose qui m’intéresse est de commencer enfin mon travail avec les êtres que je considère parmi les plus merveilleux de cette terre: les Kogui!

Les Kogui

Les Kogui ont la philosophie la plus naturelle et originale de la terre. Ils communiquent par télépathie et, sans avoir ni radio ni télévision, ils savent tout ce qui se passe sur la planète. Ils vivent dans un monde en avance sur notre civilisation, là où règnent une paix et une harmonie dignes d’être préservées à jamais.

Image noir et blanc d'un jeane homme Kogui (1999)

Depuis toujours, je suis surpris par ce peuple si extraordinaire qui parvient à vivre dans une montagne isolée, née sur le rivage des eaux chaudes et multicolores d’une des plus belles plages du monde. Les Kogui sont toujours vêtus de blanc, respectant la nature, soignant leur esprit avant de chercher à guérir leur corps. Illuminant leur cœur avec le cosmos en une parfaite concordance, travaillant à la recherche d’une immense délectation intérieure. Cette incroyable montagne insulaire, la plus grande du monde, surplombe le paysage, magnifique, habillée du blanc des neiges éternelles.

Je connais leurs problèmes avec les usurpateurs des terres et les assassins qui les déciment. Tant d’injustice m’attriste profondément.

L’Arrivée

Nous marchons beaucoup, ne nous arrêtant que pour dormir dans des cabanes, couchés dans des hamacs et, pour déguster le « sancocho de gallina », ce savoureux pot- au -feu de poulets gavés de succulents vers grassouillets sortant d’une terre quasi intacte.

Parvenu au pied de la « Cité perdue », arrivé à un sommet, j’ai aussitôt la révélation de ce que signifie pour nous Occidentaux la représentation du Paradis Terrestre, je suis  devant la plus magnifique illustration de l’Eden dont parle les livres sacrés: un homme et une femme Kogui se lavent  mutuellement dans les eaux d’une rivière cristalline, entourés d’une nature d’un vert intense, dans un climat de rêve. J’en reste interdit, et depuis, cette scène est devenue une impression photographique cérébrale à jamais gravée en moi. En essayant d’être le moins ridicule possible, je les salue et je plonge dans ces eaux de source venant de la montagne et que je peux boire, eaux immaculées mais surtout débordantes de la douceur d’une nature infinie. De la beauté du monde. Du ciel le plus pur, surplombant une terre dans son état originel.

Le Patron

Je suis resté immergé, submergé, désirant presque me noyer dans cette eau divine. Notre caravane s’est installée un peu plus loin dans le campement et j’ai pu changer mon pantalon blanc et ma chemise blanche pour d’autres, mais en conservant cette couleur blanche qu’ils avaient adoptée. Des photos des Kogui au téléobjectif de reportage avaient déjà été faites, mais c’est la première fois qu’ils vont poser pour un photographe et je me demande comment m’y prendre pour qu’ils posent dans un « studio » super sophistiqué, immatriculé à Paris, de plus, je n’ignore pas que la photographie est considérée comme une sorcellerie, destinée à parachever le plus grand génocide de tous les temps. L’extermination de tous les Indiens des trois Amériques…

Je fais une prière et je m’arme de mon sourire le plus radieux, je remplis mon cœur et, sans parler la même langue je communique avec le chef de la tribu. Je lui explique avec des gestes mais surtout en essayant de lui faire comprendre mon état d’esprit et mon dessein : mes photographies seraient exposées dans le but de sauver les Kogui, les faire respecter et de leur permettre de continuer à vivre sur leurs terres avec leur bel héritage sur l’amour.

Il reste à me regarder pendant un temps qui me paraît interminable.

« Demain à cinq heures du matin » me dit-il dans la même langue.
« S’il vous plaît un peu plus tard » et j’ajoute « J’ai besoin de soleil. »
« À cinq heures le soleil se lève. Ça ou rien. »
« Merci mama (chef spirituel).  À cinq heures. »

Je leur laisse mes cadeaux de la ville pour leur montrer ma gratitude et je pars , tremblant d’émotion : je  ne comprends pas comment deux êtres ne parlant pas la même langue parviennent  à le faire par leur seul désir.

Je fête la moitié de mon succès avec une demi – bouteille d’aguardiente et je me suis endormi en rêvant que tout le monde pourra voir toutes ces richesses de notre terre.

Kogui girls waiting and watching

Photos

Je me réveille à trois heures et nous installons le « studio », en pleine nuit dans le centre du village. Le mana arrive accompagné de sa femme et de merveilleux enfants, très en colère car on les a lavés, à cette heure matinale dans l’eau glacée du rio ; leur seule récompense, des chocolats apportés par un fou, achetés dans les aéroports internationaux qui fondent dans leurs bouches, vierges de cette saveur.

Kogui girl against a while backdrop

J’aurais aimé filmer ce moment pour graver à jamais ces regards.  Ils commencent à poser comme s’ils en avaient l’habitude. Naturels. Les deux pieds bien ancrés au sol. Je n’ai jamais su si la façon avec laquelle ils tenaient leurs bras croisés sur la poitrine avait pour but d’être en harmonie avec l’univers ou de se protéger des moustiques affamés. Une séance unique pour partager quelque chose de magique. Je suis rempli de tout. Je peux faire poser les êtres les plus incroyables de la terre.

Jaime, intentionally dressed in white, photographing Kogui children

Dès lors je n’ai plus qu’un objectif : préserver les films, leur éviter toute dégradation, surtout contre mes ennemis, les douaniers des aéroports. La guerre pour réussir à faire passer les frontières à ces images, sans éveiller les soupçons sur ces trésors inestimables que je transporte.

Je tire profit du temps qui me reste pour mieux connaître l’environnement des Kogui. La simplicité de leur mode de vie contraste avec la luxuriance de leur environnement. En plus de celle apportée par la source, ils disposent d’une rivière plus importante, large d’environ cent mètres, aux eaux transparentes, descendant elle aussi de la montagne, calme comme les habitants de ses berges. Je peux ouvrir les yeux dans l’eau pour admirer les couleurs pastel d’un synchronisme esthétique parfait. Le soleil, traversant la masse épaisse des arbres gigantesques de cette région, devient brusquement pénombre avec la tombée de la nuit et des formes étranges prennent vie, esprits, spectres inquiétants qui m’angoissent finalement plus que les guérilleros.

Des enfants Kogui (Memoire des Couleurs collection)

Je profite du jour suivant pour capter d’autres images des Kogui se promenant en toute tranquillité, en improvisant un « studio ».

Group portrait

Le départ

Je descends la montagne jusqu’à un parc. Le parc de Tairona. Désert en raison de la mauvaise réputation que lui apporte la guérilla, mais quelle joie de pouvoir jouir de la plus magnifique plage de sable blanc imaginable, bordée d’une mer qui répartit ses eaux en une gamme de couleurs allant du vert, en passant par le turquoise  au bleu azur ! De plus, parce qu’elles ont la même température que l’air, on entre dans ces eaux sans pousser des cris d’orfraie ! Les poissons sautillent ventre à l’air, sans pudeur, et je me sens transporté au temps où les pirates et les conquistadors accostaient pour la première fois ces rivages. Un des parcs naturels les plus exotiques de la terre. Réunion de la plage et de la neige. Passé et présent. Lumière et couleurs. Beauté inaltérée mais pour combien de temps encore?

La nature se fond dans cette plage où le vent accompagne le chant des oiseaux qui se reproduisent sans vergogne dans les branches des arbres. Les fleurs parachèvent cette splendeur, offrant leurs fragrances et leurs coloris. Formes sculptées par des dieux et peintes par des pinceaux célestes, dignes de figurer dans les plus grandes galeries de ce monde et d’ailleurs.

Après avoir pris un avion pour Bogota, puis un autre pour me rendre à L(a)eticia dans le centre de l’Amazonie, frontière avec le Brésil et l’Équateur, je rencontre mon vieux copain d’aventure, le fameux peintre Javier. Deux jours sont nécessaires pour dénicher l’unique canot à moteur nous permettant de naviguer à l’intérieur de l’Amazone pendant cinq jours.

Nous remontons le fleuve et nous entrons dans un rio. Parfois nous devons descendre du bateau, la chaleur de l’été avait été si intense  que le niveau des eaux a baissé de quinze mètres,  tentant d’ atteindre ces Indiens retirés au plus profond de cet univers vert : les Guaya. Là, quelle déception en constatant les changements ! Ils sont habillés de vieux vêtements aux logos publicitaires ou politiques, couverts de boue, et que leur utilisation quotidienne les a usés jusqu’à la corde les transformant en mendiants, ce qui choque devant la beauté  de la nature qui les entoure. Avec ses poissons géants qui sautent au loin, ses dauphins roses qui s’approchent de nous sans crainte, la profusion des plantes médicinales, des fruits exotiques, les tigres, les oiseaux, les papillons géants et les milliards de poissons que l’on peut attraper à la main, espèces que je n’ai vu que dans les aquariums gigantesques de New York. La luxuriance de la végétation incite et affirme la participation de tous les êtres vivants à une immense orgie amoureuse.

Certains arbres exubérants étendent leurs racines jusqu’au bord de la rivière, nous pouvons  nous y  réfugier, comme à l’intérieur des bras d’un monstre, Colosses semblant invincibles de cent mètres de hauteur que les hommes  réduisent en un tas de sciure en une journée.

Les tigres, aperçus mais de loin, les cafards géants dont on essaie de te préserver grâce à une moustiquaire souvent impuissante, nous font sursauter et crier, les jeunes crocodiles hypnotisés par la lumière de la lampe et dont, par jeu, on tente d’attraper la tête par derrière pour apercevoir la mâchoire redoutable à la centaine de dents aiguisées. On se fait peur avec les piranhas voraces que l’on pêche en une fraction de seconde dès que l’hameçon touche l‘eau. Voir le pêcheur qui arrive son harpon nu, tandis qu’à quelques mètres le Pirarucu, poisson pouvant peser jusqu’à 300 kilos, semble le narguer en sautant joyeusement. Ce n’est pas grave on a déjà pêché trente-six poissons, de variétés différentes, uniquement en plongeant la main dans ce réservoir d’espèces animales grouillant comme un bassin de pisciculture.

Si j’ai chanté, au sens propre, de joie au milieu de cette jungle, j’ai aussi hurlé de tristesse avec pour public les tarentules. J’ai réalisé que les choses ne se passent pas toujours comme on le voudrait. Mais si on tire parti du négatif, alors on trouve sa voie et la finalité de sa vie : être heureux et vivre en paix. J’avais perdu la bataille, j’avais perdu l’opportunité de photographier les Guaya. J’avais refusé qu’ils revêtent leurs vêtements traditionnels, uniquement pour la photographie. Je ne pouvais me tromper moi-même. Un chapitre prenait fin.

Paris

Je suis retourné à Paris et j’ai fait ma première exposition, place des Victoires. Avec une seule couleur. La première.

Total : Trente–huit mille kilomètres, quatre avions, deux jeeps, trois mules, un canot à moteur, deux paires de chaussures, quinze mille euros en moins, une centaine de piqûres de moustiques, deux journées de décalage horaire et… des milliers d’images plein les yeux.

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